Bourdieu, la démocratie et l’opinion publique


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Pierre Bourdieu Télévision

Les médias sont-ils la maladie de la démocratie et de l’espace public ?

Revenons, pour répondre à cette question, à un court texte de Bourdieu, Sur la Télévision.

La sociologie des champs de Bourdieu fournit une critique structurelle de l’espace public gangrené par le système médiatique, présenté comme une fabrique de l’opinion publique. Dans son essai Sur la télévision, accuse la télévision de fragiliser la démocratie. Selon lui, ce média fait peser un danger sur les systèmes politiques démocratiques en raison du « monopole de fait [qu’il] détiennent sur les instruments de production et de diffusion à grande échelle de l’information »(citations de Bourdieu). Les médias constitueraient, à ses yeux, une instance de censure et de contrôle de l’usage de la raison publique. Il faut cependant se demander si les médias constituent en effet un monopole exclusif ou bien s’ils ne sont que les canaux privilégiés de l’expression de l’opinion publique. Car, dans le second cas, il conviendrait d’admettre que l’usage public de la raison déborde le cadre de l’usage « médiatique » de la raison : espace public et espace médiatique ne se recoupent pas. Il existe d’autres lieux d’expression. Toujours est-il que Bourdieu croit en un pouvoir extraordinaire des médias et pense précisément le rapport entre espace public et espace médiatique en termes d’identité.

Le journalisme et la subjectivité : le mythe de l’opinion public

Le monde nous dit-il, tel qu’il est vu par les journalistes, n’est pas un monde neutre. Il est perçu à travers le prisme d’une certaine représentation du monde propre au champ journalistique et aux habitus sociaux : la réalité est donc vu à travers des « lunettes » qui permettent de sélectionner et de construire le réel. Le journaliste fait alors « passer sa vision préconçue des choses avant le réel de la situation », il force le réel à répondre à sa conception, à incarner ses propres constructions, de telle sorte que ce réel construit se substitue au « véritable » réel. Ainsi, la sélection de l’information, hautement subjective, qui déterminera ce qui est important et ce qui est futile, biaise le rapport des citoyens, récepteurs de cette même information, au monde et fausse le processus démocratique de formation de l’opinion publique. Mais, ici, le public est considéré comme incapable de prendre de la distance par rapport à ce qui lui est présenté, et donc incapable de discerner, d’une part, que ce qui lui est dit n’est pas neutre mais influencé, et d’autre part, que l’importance d’un évènement peut être minorée au profit d’une information d’ordre secondaire. Derrière cette théorie des « lunettes », doublée de l’omnipotence des médias se cache encore l’absence de confiance en la capacité critique du public.

Le Dieu-Audimat

Bourdieu admet, de plus, deux pôles responsables de l’influence néfaste des médias sur la démocratie : l’Audimat et l’exigence de visibilité. Le premier, qu’il considère comme le « Dieu caché » de l’univers médiatique, symbolise le sacre de la logique commercial des médias. Comme produit de la concurrence entre les médias, cette pression de l’élément économique irait à rebours des intérêts du public. L’Audimat, en effet, en impliquant des restrictions aux temps de parole, en valorisant des sujets populistes, en forçant à la vulgarisation, nuirait à l’usage de la raison publique des citoyens. Bourdieu incombe la responsabilité du primat de l’Audimat aux journalistes et aux médias en général. Le public serait alors, de ce point de vue, le public pur et innocent que Bourdieu se propose de libérer de l’hégémonie de l’Audimat. Cependant, là intervient le second pôle de sa critique, nettement plus problématique. Selon lui, l’exigence de visibilité viendrait du public et rendrait les journalistes otages de celui-ci. De cette exigence découlerait la déformation du réel. Cette dictature du public ferait de l’espace public, que Bourdieu semble réduire à l’espace médiatique, un espace du voir. Or le « voir », toujours déformé, est incapable de saisir le réel dans sa vérité. Celle-ci ne peut se soumettre aux exigences de la visibilité. La conséquence de cette condamnation du « voir » est que la pratique politique doit échapper, à ses yeux, aux regards du public. Il défendrait alors un « principe d’opacité » du pouvoir. La substance même de ce qui fondait l’espace public, à savoir le contrôle et la critique du pouvoir, disparaît alors au profit d’un renouvellement de la pratique du secret. L’absence de participation du public au pouvoir est en effet claire dans sa critique de la sur-visibilité médiatique. Pour lui, l’invisibilité médiatique vaut mieux que l’hyper-médiatisation en ce qu’elle évite la vulgarisation et est mieux à même de toucher la vérité. L’élitisme de cette position est encore renforcé par la solution que propose Bourdieu pour sortir de la dictature de la visibilité et de l’Audimat, qui consiste à augmenter le prix de « droit d’entrée » pour s’exprimer dans l’espace public, afin d’éviter l’emprise et l’influence néfaste ce qu’il appelle les « fast-thinkers ». Car pour lui, il faut une légitimité, une compétence reconnue et indiscutable pour faire un usage public de la raison devant le public. Si l’avantage de cette exigence de compétence est, effectivement, que l’on évite les vulgarisations excessives, le défaut de cette théorie est qu’elle porte atteinte aux fondements de la démocratie, à savoir : l’égalité des citoyens. En effet, augmenter le « droit d’entrée », c’est nier la dignité universelle des citoyens et leur droit à s’exprimer librement. Or, pour qu’il y ait sphère publique, les individus doivent être égaux, la sphère ouverte à tous. C’est précisément, si on en tire toutes les conséquences, ce que remet en cause la conception bourdieusienne de l’espace public.

L’espace public selon Bourdieu serait un espace où seuls les spécialistes pourraient s’exprimer, auxquels feraient face un public de profane réduit à opiner et exclut de la sphère publique. Ainsi derrière sa volonté de libérer le public de l’Audimat, et d’affranchir l’espace public du règne de la visibilité, Bourdieu rompt avec la démocratique de l’espace public (celle que l’on trouve chez Kant dans Qu’est-ce que les Lumières et dans une certaine mesure chez Habermas). Ainsi, de même que sa critique est élitiste, de même la solution qu’il propose nous fait basculer dans un espace public aristocratique. Aux deux niveaux, le mépris de Bourdieu est manifeste. En tout cas, la philosophie de Bourdieu est loin de la philosophie des Lumières.

Bourdieu et Marx

Mais le legs le plus fort fait à la sociologie des champs est marxien. Bourdieu raisonne en effet en termes de structures inintelligibles pour les individus. En témoigne les concepts bourdieusiens de « lunettes » et de « violence symbolique » , qui découlent directement de celui d’idéologie, puisqu’ils ont en commun l’idée d’inconscience des rapports entre individus sociaux. Il considère en effet le public comme inapte à comprendre les dépendances des médias à l’égard des logiques commerciales, ou encore les relations de connivence et de concurrence existant au sein des médias. Le public, comme les journalistes, tout aussi incapables de comprendre les mécanismes qui régissent leur champ, sont « manipulés autant que manipulateurs ». C’est ici la liberté qui est niée au profit d’une logique de la situation. Cette vision mécaniste de la société, pour laquelle ce sont les milieux et non les individus qui sont responsables, semble laisser peu de place à une conception volontariste qui admettrait une amélioration possible de l’espace public.

L’élitisme de Bourdieu

Par conséquent, la critique de Bourdieu dépasse le cadre de la télévision et concerne les médias en général de telle sorte que s’inscrit, en creux, sa critique de l’espace public démocratique. Le remède qu’il propose pour sortir des contraintes du champ journalistiques, l’Audimat et la visibilité, révèle une posture élitiste qui ne permet pas de résoudre et de donner des horizons propres à la démocratie puisqu’il préconise la confiscation de la parole publique par les experts comme unique solution à l’antinomie de l’Audimat et de la démocratie et de celle de la visibilité et de la vérité.

 

4 Responses

  1. Anonymous says:

    triste que la sociologie de Bourdieu se soit achevée sur ce texte absurde, mal écrit et maladroit.Effectivement, ce texte de Bourdieu est trop marxiste. Mais sur le fond, Bourdieu est un élitiste, il pense contre la culture populaire. Il n'a pas tort : la télévision est le contraire de l'éducation, le contraire de l'intelligence collective, le contraire de la démocratie en somme …

  2. Anonymous says:

    bourdieu et l'opinion publique : c'est le règne du dieu audimat, la mort de la démocratie. Bourdieu défend une sociologie marxiste qui met le savoir au-dessus de l'opinion (comme platon)

  3. MHF says:

    Il y a un Dieu aujourd’hui qui dicte sa loi, c’est la démocratie. Lorsqu’on pense politique, c’est par rapport à la démocratie et bien souvent pour la démocratie. Le son de cloche de Bourdieu à travers son analyse de la télévision conduit à une déconstruction de la démocratie. C’est qu’au fond, on peut se demander si la démocratie participe à la grandeur de l’humanité au sens ou elle fortifie la conscience des individus. Pour Platon, par exemple, la démocratie est une forme de tyrannie. Pour Niestzche, la démocratie s’accompagne de l’esprit de troupeau. Mais fondamentalement, ce qui pose problème, et Bourdieu le signale, c’est l’absence d’esprit critique. Bourdieu doute de l’esprit critique du public. Aussi, dans l’idéal, si nous voulons une démocratie effective, il faudrait que tout le monde soit doté d’un esprit critique. Cela requiert de penser et repenser l’éducation. Car, on peut se poser la question suivante : jusqu’ou peut aller l’expérimentation démocratique dans une société faiblement éduquée ? Puisque chez Bourdieu, on pourait dire que faiblesse de l’éducation se traduit par l’absence d’esprit critique de la part du public, il faudrait peut etre penser un systeme éducatif dont la premiere valeur soit l’esprit critique. Il s’agit ainsi de donner aux apprenants les outils necessaires pour qu’ils exercent optimalement leur raison. C’est alors proposer un modèle d’education qui mene les apprenants à plus poser de questions que répondre aux questions tout en donnant les connaissances de bases qui servent à penser et connaître le monde. C’est là un idéal

21/05/2012

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