De la science comme expérience de l’absurde

Introduction

« Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on peut en dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme »1.

Un demi-siècle après la publication du Mythe de Sisyphe d’Albert Camus, ouvrage dont est tirée cette citation, force est de constater que cette soif de clarté, ce besoin ontologique qui pousse l’homme à donner du sens à sa vie, ne cesse de le contraindre à buter surla complexité du monde et, en définitive, de le renvoyer inlassablement face à ce sentiment d’absurde qui se traduit selon Camus par« la raison lucide qui prend conscience de ses limites »1. À ce titre, nous verrons en quoi le progrès scientifique, notamment des neurosciences, contribue aujourd’hui à expliquer l’absurde autant qu’il semble condamner l’homme à le rencontrer toujours.

La science, obvie de la connaissance

Ainsi que l’expriment Sara et Jack Gorman dans leur ouvrage « Denying to the grave »2, parmi les mécanismes présents dans notre cerveau se trouve le besoin d’attribuer des liens de causalité aux phénomènes qui nous apparaissent. Ce mécanisme, qui fait partie des nombreux biais cognitifs mis en avant par les neurosciences, nous fait créer un monde de cohérence illusoire. En outre, il semble que cette recherche permanente de causalité soit à l’origine de la science comme méthode d’acquisition de connaissance. Ainsi que le note Dominique Lecourt, « c’est bien en effet parce que quelques penseurs en Ionie dès le VIIe siècle av. J.‑C. eurent l’idée que l’on pouvait expliquer les phénomènes naturels par des causes naturelles qu’ont été produites les premières connaissances scientifiques »3.

Pour cela, la méthode scientifique empiriste se fonde sur une dialectique entre théorie et preuve. D’abord, elle commence par mettre sur pied une conjecture se basant sur des hypothèses qui doivent pouvoir être infirmées, conformément au principe de réfutabilité de Karl Popper. Elles sont ensuite mises à l’épreuve des faits au travers d’expériences reproductibles. Une théorie gagne alors en solidité à mesure que la répétition d’une expérience aboutit chaque fois au même résultat. La science peut alors progresser par induction en affinant des théories existantes ou en en échafaudant de nouvelles sur la base du résultat des expériences réalisées. Grâce à ces théories, l’homme devient à même d’observer puis de prédire exactement le comportement des nouveaux phénomènes.

Par le progrès scientifique il avance en quelque sorte sur un chemin de la connaissance le long duquel il satisfait son besoin essentiel de compréhension.Selon le physicien Stephen Hawking, « on pourrait assigner pour but ultime à la science de nous fournir une seule et unique théorie capable de décrire l’ensemble de l’Univers »4. Depuis l’antiquité, le progrès scientifique a donc permis à l’homme d’assouvir son désir naturel de compréhension du monde. Néanmoins, nos connaissances scientifiques ont aujourd’hui suffisamment progressé pour démontrer que la science ne peut pas tout expliquer, et qu’elle finit plutôt par mettre la raison à rude épreuve.

L’absurde, loi d’airain de la science

« Qui augmente sa connaissance augmente son ignorance » disait Friedrich Schlegel. Cette phrase traduit parfaitement l’émergence de l’absurde du faitde la complexité croissante induite par chacune des découvertes scientifiques, et qui se dresse tel un rempart face à la raison humaine. La réponse initiale de l’homme pour réduire la complexité immanente à notre environnement fut de segmenter la science en disciplines plus fines s’attachant à comprendre le monde par un prisme particulier. La physique par exemple, éclata au profit de l’optique, de la mécanique newtonienne, de la thermodynamique, de la physique quantique, etc.

Cependant, chacune des spécialités formées à la suite de ces silotages scientifiques semble se heurter, à un moment ou à un autre, sur une limite inexorable. Pour reprendre les mots d’Edgar Morin, « le plus grand apport de connaissance du 20e siècle a été la connaissance des limites de la connaissance »5. La physique quantique est par exemple restreinte, depuis 1927,par le principe d’indétermination de Heisenberg qui pose une limite fondamentale à la précision avec laquelle il est possible de connaître simultanémentla vitesse et la position d’une particule. Autre cas en logique, discipline qui connait elle aussi une frontière indépassable en l’espèce des théorèmes d’incomplétude de Gödel. Le premier théorème notamment, pose que dans un système axiomatique, c’est-à-dire un système fondé sur un ensemble d’hypothèses primaires, permettant de faire de l’arithmétique, il existe nécessairement des propositions qui ne peuvent être prouvées ou réfutées en utilisant ledit système axiomatique. Ce théorème implique consécutivement qu’il existe des propositions dont nous savons qu’elles sont vraies, mais pour lesquelles nous sommes incapables de démontrer leur véracité. Ainsi, les mots suivants d’Edgar Morin retentissent comme le triomphe inéluctable de l’absurde :

« si la logique ne peut fonder la raison, c’est que la vraie rationalité reconnait ses limites et est capable de les traiter (méta-point de vue), donc de les dépasser d’une certaine manière tout en reconnaissant un au-delà irrationalisable.»6

Tentative d’explication de l’absurde

De la confrontation à la coémergence

L’absurde peut donc être vu comme un fatum scientifique puisque la science démontre désormais qu’il existe des phénomènes physiques ou logiques que notre raison ne peut connaitre. Nous pouvons malgré tout tenter d’atténuer l’angoisse que ce sentiment peut générer à travers l’explication de son origine. Il convient pour cela de comprendre plus exactement les raisons qui font que nous sommes animés par ce besoin primaire de donner du sens aux phénomènes que nous expérimentons. À cet égard, les neurosciences apportent à présent plus de précision quant à ce que Camus définissait comme une confrontation entre un monde irrationnel et un désir éperdu de clarté. En particulier les travaux de Francisco Varela ont permis de progresser dans la connaissance de notre cerveau et d’établir un nouveau paradigme en matière de conscience. Ce dernier part de recherches au cours desquelles il a montré que la relation entre notre environnement et les unités vivantes minimales qui composent notre cerveau et produisent nos mécanismes de cognition, est circulaire. Sa théorie de l’autopoïèse propose ainsi que ces deux parties se conditionnent l’une et l’autre, que notre environnement influence nos processus de cognition au même titre que notre conscience sélectionne les messages qu’elle reçoit de notre environnement. Cette double dépendance, qui conduit in fine à la définition de notre identité, se réalise par énaction, c’est-à-dire par l’action comme « axe central à partir duquel coémerge un sujet et son monde »7.

L’exemple sur lequel s’attarde Francisco Varela est celui de la vision des couleurs. Pour un sujet donné, les couleurs ne proviennent pas uniquement de la réflectance des objets qui arrive sur sa rétine, c’est-à-dire d’une décomposition de la lumière blanche en ondes lumineuses colorées qui arrivent déjà sous la couleur violette, marron ou orange à l’homme qui peut ainsi les voir comme telles sans interprétation subjective. Mais pour ce sujet, les couleurs ne proviennent pas non plus uniquement d’ondes lumineuses de couleur indéfinies qui arrivent à la rétine et sont ensuite entièrement interprétées sous forme de qualia, c’est-à-dire d’un ressenti purement subjectif qui provoquerait, chez l’homme, une perception purement subjective de ces ondes lumineuses comme étant violette, marron ou orange. Le paradigme de Varela suggère plutôt que les couleurs émergent par énaction, c’est-à-dire à la fois à partir de la réflectance des objets, et à partir des dimensions chromatiques que sont capables de percevoir les individus plongés dans un environnement. Pour Varela, « le sujet de l’expérience consciente est le corps propre vivant dans le monde »7.

Varela achève par-là l’opposition dualiste héritée de Descartes entre les choses de l’esprit (res cogitans) et les choses naturelles (res extensas), comme le corps et la nature. Il achève également les théories représentationnistes des sciences cognitives qui étaient tirées de cette vision dualiste et qui postulaient que la cognition consistait en un processus au cours duquel notre cerveau percevait des phénomènes purement naturels et qu’il cherchait à les intégrer objectivement en formant, pour ainsi dire, un miroir de ces derniers au sein de l’esprit. De ses travaux, il découle par conséquent l’impossibilité pour l’homme,que Kant affirmait déjà, d’accéder à un noumène, à une chose en soi, c’est-à-dire à une réalité absolue adventice.

La conscience comme ultime pourquoi ?

Partant de ces acquis, Varela peut alors s’attaquer à ce que David Chalmers nomme « LE problème difficile », à savoir celui d’expliquer ce qu’est la conscience, ou plutôt la conscience phénoménologique, qui est celle qui nous fait donner un sens aux expériences que nous vivons. Car il convient en effet de distinguer deux formes de conscience. Il existe d’une part la conscience psychologique (awareness), qui me permet de connaitre les états de l’environnement dans lequel j’évolue. C’est elle qui, par exemple, me permet de reconnaitre un danger. Celle-ci diffère de la conscience phénoménologique (consciousness), qui produit un ressentià partir des états que je perçois de mon environnement. C’est elle qui, lorsque je perçois un danger, par exemple lorsque je m’approche du bord d’un ravin, fait émerger ce sentiment de vertige qui m’est propre à moi, sujet incarné dans le monde.

À la question de l’explication de cette seconde forme de conscience, Varela postule qu’elle émerge d’un holisme relationnel. En somme, l’ensemble de nos connexions neuronales provoquées par notre incarnation dans le monde ferait émerger du sens ex-nihilo. Pour reprendre les mots de Varela,

« cette production constante de signification pourrait être décrite comme une carence permanente du système vivant : ce dernier produit sans cesse une signification manquante, qui n’est pas pré-donnée ou préexistante »7.

De ceci, il ressort que la science bute sur une nouvelle limite, celle de l’irréductibilité de la conscience.Il semble en effet que cette conscience phénoménologique ne puisse être décomposée en mécanismes internes qui nous permettent de l’expliquer scientifiquement. Ce à quoi le philosophe Francis Wolff conclut que

« peut-être la conscience fait-elle partie des fondamentaux de la physique, au même titre que la masse ou l’espace-temps, entités irréductibles à d’autres, dont on ne cherche pas à rendre compte puisqu’elles permettent de rendre compte des autres »8.

Conclusion

Ne pas chercher à rendre compte de la conscience, ne pas chercher à rendre compte de l’absurde mais au contraire l’accepter et même l’embrasser, nous retrouvons ici la conclusion qu’Albert Camus formule dans le Mythe de Sisyphe. Face à l’absurde scientifique, la solution n’est donc pas de faire preuve d’une misologie empreinte de fatalité. Bien au contraire, nous nous devons de persévérer toujours dans nos réflexions en gardant à l’esprit qu’en dépit de ses limites, c’est bien la science qui nous a permis, au fil des années, d’accéder à une connaissance aussi objective que possible. Certes, notre connaissance est encadrée par un certain nombre d’obstacles infranchissables qui naissent de la complexité infinie du monde dans lequel nous évoluons. Face à ces obstacles, il ne faut cependant pas perdre confiance en la science et la rejeter au profit d’autres croyances plus dogmatiques, mais il nous faut plutôt partir en quête de nouveaux paradigmes prenant en compte les limites que nous constatons afin de bâtir des théories plus précises capables d’intégrer la complexité du monde. C’est par exemple le cas de la finance comportementale qui inclut l’irrationalité des individus pour formuler des théories économiques plus précises, et dont les recherches dans ce domaine ont valu à Richard Thaler de recevoir le prix Nobel d’économie 2017.

Certes, la tâche qui nous attend est longue et éreintante – à l’image de Sisyphe portant encore et toujours son rocher au sommet de la colline pour le regarder dévaler la pente à nouveau– mais ainsi que l’a formulé Goethe, « sentir ses propres limites face à ce qu’il y a de meilleur est certes angoissant mais c’est une angoisse qui élève »9.

Matthieu Daviaud

Références:

  1. Albert Camus – Le mythe de Sisyphe
  2. Sara E. Gorman, Jack M. Gorman – Denying to the grave
  3. Dominique Lecourt – La philosophie des sciences
  4. Stephen Hawking – Une belle histoire de la vie
  5. Edgar Morin – La tête bien faite
  6. Edgar Morin – La méthode
  7. Francisco Varela – Le cercle créateur
  8. Francis Wolff – Notre humanité, d’Aristote aux neurosciences
  9. Goethe – Maximes et réflexions

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