Habermas et l’Etat-Nation


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Habermas et la transationalité

L’actualité européenne (endettements des Etats membres) et la révision des traités visant à harmoniser les politiques européennes (notamment la convergence des fiscalités nationales) amènent à se reposer la question de l’Etat-nation, c’est-à-dire de la souveraineté et de sa place dans la construction européenne. Habermas, un philosophe allemand, donne des clés précieuses pour comprendre le problème de l’intégration européenne.

Le projet habermassien, qui traverse toute son oeuvre, est celui des conditions de possibilité de l’émancipation, reprenant en cela l’ambition marxienne de l’école de Francfort, vis-à-vis de laquelle il s’est néanmoins éloigné à partir des années quatre-vingts. Dans Après l’Etat-nation, cet éloignement se manifeste par l’abandon de toute conception historiciste de l’Etat au profit d’une approche volontariste de la question du dépassement de l’Etat. Dans cet ouvrage publié en deux fois, 1998 et 1999, Habermas tente de répondre aux questions suivantes : peut-on, doit-on dépasser l’Etat-nation ? L’Etat-nation satisfait-il encore aux exigences de la modernité, notamment économique ?

La philosophie politique d’Habermas

Afin de mieux saisir l’originalité du positionnement de Habermas, il est nécessaire de comprendre dans quelle mesure il cherche à renvoyer dos-à-dos deux approches diamétralement opposées de l’Etat. D’une part le souverainisme, selon lequel l’institution étatique reste, quelque que soient les exigences du temps présent, l’horizon indépassable d’une communauté politique. Seul l’Etat est garant de la cohérence du territoire et de la cohésion de l’identité nationale. Toute remise en cause de l’Etat signifie selon cette perspective à vider de son sens, à la fois moral et politique, la notion de communauté politique. Les frontières jouent un rôle de critère de reconnaissance et d’identité : pour se poser comme distinct d’autrui, il faut s’opposer. C’est pourquoi l’Etat, selon eux, ne peut exister que sous la forme d’un Etat-nation, c’est-à-dire comme adéquation d’un peuple et d’une structure politique. Ils pensent le modèle issu des Lumières comme insubstituable. A rebours de cette tradition, le fédéralisme, qui remonte à l’abbé de Saint-Pierre, puis popularisé par Kant, défend la thèse de la société-monde, selon laquelle les Etats doivent se dissoudre dans des entités plus grandes, voire une seule et même entité, ce qui conduit à la volonté d’instaurer un Etat mondial, fondé sur une conscience cosmopolite, autrement dit le sentiment d’appartenance des peuples à l’humanité dans son ensemble, et non à des communautés particulières.

Or selon Habermas, le souverainisme et le fédéralisme font fi d’une évolution majeure qui change la face du monde, imposant à la philosophie politique de penser à nouveaux frais la question de l’Etat-nation : la mondialisation.

La tentative d’Après l’Etat-nation peut être considérée comme la recherche d’une voie médiane, qui consiste à la fois à conserver et à dépasser dans un même mouvement l’Etat-nation, en conciliant les bénéfices des deux théories. Habermas analyse la mondialisation économique en termes de déficit. Les flux transnationaux rend les frontières poreuses, réduit considérablement la capacité d’action des Etat-nations et bat en brèche leur souveraineté, de telle sorte qu’ils ne peuvent plus assurer les fonctions de protection, de redistribution des ressources, bref les fonctions de régulation intérieure qu’ils remplissaient autrefois. Autrement dit, en cela, ils ont en partie perdu leur ratio essendi. Ainsi, L’Etat-nation, comme société capable d’agir sur elle-même, qui s’auto-gère de manière endogène, n’est, de fait, plus qu’une peau de chagrin. C’est pourquoi, et là réside le volontarisme de Habermas, il faut réinjecter du politique, ne pas laisser tout le champ social être régulé par l’élément économique, domestiquer l’économie, renverser le primat de l’argent sur le pouvoir politique. Ce renversement ne peut s’effectuer par les Etat-nations eux-mêmes, pas assez puissants pour résister seuls à la pression de la mondialisation. Ces derniers doivent transférer des compétences, une part de leur souveraineté à un niveau supranational, unique échelle selon Habermas a même de faire face, de par la coopération internationale et la capacité de re-réguler le système économique, à l’engloutissement du politique dans l’économie. Habermas voit dans la construction de l’Europe politique l’ébauche de cette figure de l’Etat postnational, seul capable pour les pays européens de concilier justice sociale et efficacité marchande. Ainsi, paradoxalement, c’est le dépassement de l’Etat-nation par la construction d’entités politiques plus vastes qui permet la conservation des Etat-nations car d’un côté, la forme politique issue du dix-huitième siècle n’est plus suffisamment forte pour se porter à la hauteur de l’économie mondialisée et endiguer seule les effets pervers des marchés, mais, de l’autre, l’Etat-nation est insubstituable dans son rôle de maintien de l’identité individuelle et collective. Il faut ainsi penser les systèmes nationaux et internationaux ou régionaux (Banque de France, Banque Centrale Européenne, Banque Mondiale, Fonds Monétaire International, …) en termes de complémentarité et non concurrentiels. Cette théorie de l’imbrication de plusieurs niveaux, national, régional et international, aboutit à un modèle composite, celui d’un Etat d’Etat-nations, dans lequel s’articulent transfert de souveraineté, coordination des politiques nationales et domaines dans lesquels les prérogatives nationales sont inaliénables.

Cependant, il reste que si l’élaboration d’institutions transnationales est nécessaire à la construction d’un Etat d’Etat-nations, le dépassement/conservation de l’Etat ne peut advenir que sous la pression d’un espace public transnational, dont il est permis de douter tant les clivages politiques rendent impossible tout accord « par le haut », c’est-à-dire entre responsables politiques. Dans le cas de l’Europe, l’avènement d’espaces publics au-delà des cadres nationaux est encore trop incertain pour que puisse émerger une société démocratique européenne, dans laquelle les mêmes thèmes sont débattus partout au même moment. L’absence de médias véritablement européens, de canaux d’expression publique à l’échelle européenne, le primat actuel des scrutins locaux et nationaux sur les élections européennes et le manque de solidarité entre citoyens européens, bref les carences de procédures institutionnalisées d’une formation de la volonté transnationale sont les signes les plus patents des difficultés que connaît cet espace public européen encore balbutiant. Ainsi, la teneur utopique de l’approche habermassienne réside en ce que ce dépassement de l’Etat ne peut provenir que d’une dynamique des mondes vécus, qui exigeront des Systèmes nationaux une coopération visant à réguler l’économie mondialisée. Or, les conditions de formation de cet espace public transnational ne sont, actuellement, pas réunies : la communication entre les citoyens ne se décrète pas :

« Pour que des innovations institutionnelles se produisent dans des sociétés au sein desquelles les élites politiques sont censées être capables de prendre une telle initiative, une réforme préalable des orientations axiologiques de la population est nécessaire. C’est pourquoi les premiers destinataires d’un tel ‘’projet’’ ne sont pas les gouvernements, mais les mouvements sociaux et les organisations non gouvernementales, autrement dit les membres actifs d’une société civile qui ignore les frontières nationales »

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