L’Etat : Définition philosophique


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Les élections européennes et les (rares) débats qui font jour en ce moment renvoie toujours à une question fondamentale de la philosophie politiquequ’est-ce que l’Etat ?
Il semble que les partis politiques ont une conception propre de l’Etat qui influence leur vision de l’Europe.
Nous partirons de la définition classique de l’Etat : entendu comme Etat-nation, tel qu’il s’est construit depuis le XIXème siècle, c’est-à-dire l’adéquation d’une nation, d’un territoire, et d’une organisation politique déterminée.

Des souverainistes aux fédéralistes, faisons un tour d’horizon des conceptions de l’Etat, et de l’Etat au sein de l’Europe.

L’Etat-nation : structure politique indépassable de la modernité politique

  • Approche naturaliste (Hegel,La philosophie de l’Histoire) : l’Etat est l’étape ultime de l’histoire, la fin de l’histoire. L’incarnation de la raison universelle, le stade dernier de l’évolution des sociétés. L’Etat seul peut incarner l’Universel, le dépassement des intérêts particuliers. Le vingtième siècle semble, à priori, lui donner raison vu la démultiplication du nombre d’Etats dans le monde (chute du bloc communiste, partition de l’ex-Yougoslavie, la décolonisation, …).
  • Approche contractualiste (Hobbes, Le Leviathan) : l’Etat résulte du pacte passé entre les membres d’une société et le Léviathan : en échange de la sécurité, il accepte d’abandonner leur liberté naturelle. Chez Hobbes, la souveraineté de l’Etat est absolue, indivisible : dans cette perspective, le remplacement de l’Etat correspond au retour à l’état de nature, sauvage et violent. Remplacement comme régression (réponse : possible car il s’agit d’un contrat, par nature révocable, mais pas nécessaire).
  • Le Souverainisme : seul l’Etat est garant de la cohésion d’un territoire et de celle de l’identité (principe hégélien : pour se poser, il faut s’opposer. Ainsi, les frontières sont, constituent un critère de reconnaissance). La collectivité, pour s’affirmer comme nation, doit se reconnaître dans une entité politique qui lui correspond. Tout dépassement de l’Etat entraîne une dissolution des identités, un vide moral, une perte de repères.

Les philosophes et la critique radicale de l’Etat

Pour les autres courants de pensée, l’Etat est, comme Nietzsche l’affirmait, le “plus froid des monstres froids”, l’institution à abattre :

  • Communisme (Marx, Engels) : l’Etat est l’instrument de la classe bourgeoise, la structure qui masque la domination du capital sur le prolétariat. Philosophie de l’histoire : historicisme : Dépérissement de l’Etat est lié au destin de l’histoire.
  • Anarchisme (Bakounine) : autogestion des individus, toute structure transcendante est forcément synonyme d’oppression, de violence.
  • Libertarianisme (Rothbard) : Etat est une association de malfaiteurs qui extorquent illégitimement les propriétés individuelles. Seule l’organisation par les individus, sans autorité supérieure, créent une société optimale. Règne de l’économie, engloutissement du politique dans l’économie.
  • Fédéralisme : ls Etats doivent se dissoudre dans des entités plus grandes, voire une seule et même entité. Il s’agit de l’horizon d’un gouvernement mondial (tradition instaurée par l’abbé de Saint-Pierre). David Held (dans l’ouvrage Democracy and the global order) défend la thèse d’un Etat mondial, fondé sur une conscience cosmopolite. Chacun est inclut dans la communauté mondiale comme citoyen. Les institutions sont supra-nationales : Parlement mondial, cour pénale internationale permanente, conseil de sécurité disposant d’un pouvoir exécutif.

Une troisième voie pour l’Etat

Une troisième voie, entre disparition de l’Etat et son renforcement, a été défini par Habermas. Cette position médiane essaie de concilier, dans une approche volontariste, la nécessité de l’existence de l’Etat-nation et son dépassement.
Dans Après l’Etat-nation, Habermas défend l’idée selon laquelle la mondialisation économique, c’est-à-dire la trans-nationalité des flux économiques, rend les frontières poreuses (mais sur la question des frontières, on peut également penser à l’internationalisation des risques écologiques : Tchernobyl, les marées noires, la grippe aviaire, …) réduit la capacité d’action des Etat-nations, remet en cause leur souveraineté, de telle sorte qu’ils ne peuvent plus assurer les fonctions de protection, de redistribution des ressources, bref les fonctions de régulation intérieure qu’ils remplissaient autrefois.
Autrement dit, l’Etat-nation, comme société capable d’agir sur elle-même, qui s’auto-gère de manière endogène, n’existe plus que partiellement.
C’est pourquoi, il faut, selon Habermas, réinjecter du politique, ne pas laisser tout le champ social être régulé par l’élément économique : bref, il faut réassujettir l’économie au politique, domestiquer l’économie, renverser le primat de l’argent sur le pouvoir politique ;
Mais pour cela, les Etat-nations ne sont pas assez puissants pour résister seuls à la pression de la mondialisation. Les Etat-nations doivent transférer des compétences à un niveau supranational.
L’Europe préfigure ainsi cette figure de l’Etat postnational, seul capable d’assurer à la fois la justice sociale et l’efficacité marchande. Cependant, dans l’horizon postnational, il faut que les institutions politiques se fondent sur une légitimité : comment concevoir une légitimité démocratique des décisions prises au-delà de l’organisation étatique : création d’espaces publics transnationaux.

Conclusion :

Ainsi, paradoxalement, c’est le dépassement de l’Etat-nation par la construction d’entités politiques plus vastes qui permet la conservation des Etat-nations car d’un côté, l’Etat-nation n’est pas assez fort pour se porter à la hauteur de l’économie mondialisée et endiguer seul les effets pervers des marchés, mais d’un autre côté, l’Etat-nation est insubstituable dans son rôle de maintien, de catalyseur de l’identité collective.

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