Nietzsche et la Volonté de Puissance

Nietzsche : la démystification de l’idéal par la volonté de puissance

L’idéal, un éternel ailleurs, un éternel autrement que l’on érige comme concept, incarnation de l’Idée, comme monde intelligible. Il devient une projection de l’Etre, un au-delà sacralisé. Et Nietzsche part à la recherche de la « ténébreuse usine » qui fabrique les idéaux. Pour ce faire, il faut établir une typologie des sujets qui ont  imposé cette valorisation de l’idéal (religieux, moral…) pour parvenir à une démystification. Faire de la philosophie à coups de marteau pour se rendre compte que l’idéal sonne le creux et trouver le pathos qui enflamme l’idéal :

« J’étends posément les erreurs, l’une après l’autre sur la glace, je ne réfute pas l’idéal, je le congèle…ici par exemple c’est le « génie » qui se frigorifie, tournez au coin et c’est le « saint », le « héros » qui gèle sous une épaisse dentelle de glace, puis la « foi », enfin la « conviction » ».

L’illusion du je

Nietzsche dénonce une première illusion : nous croyons en l’idéal parce que nous croyons en l’unicité des choses et au « je » unique de la grammaire qui place le je comme sujet de la pensée. Mais les mots et la grammaire ne sont que des conventions. Cependant parce que le mot permet d’identifier et de comprendre le monde il finit par acquérir presque plus de valeur que le phénomène qu’il désigne. Le mot devient « magique ». L’homme finit par penser que le mot dépasse l’apparence immédiate de la chose en rendant compte de ce qu’elle nous dissimulerait (à savoir son essence). On finit alors par accorder plus de valeur à ce qui échappe à la perception sensible, aux sens, qu’au réel lui-même. La sacralisation passe donc effectivement nécessairement par une valorisation du verbe. Le travail de Nietzsche consiste, dès lors, à entreprendre une généalogie des valeurs afin de voir ce que ces valeurs dissimuleraient :

« Je prétends (…) que les valeurs de déclins, les valeurs nihilistes régissent sous les noms les plus sacrés ».

Le corps, plus spirituel que l’esprit

La réalité du corps est plus évidente et plus immédiate que celle de l’esprit : le corps est une réalité empirique. Le travail généalogique s’annonce donc comme une étude psycho-physique, psychologique parce que le vivant reste essentiellement constitué d’instincts et d’affects, physiologique car le corps est à la fois source et mode d’expression symptomatique de ces pulsions. Nietzsche renverse alors la hiérarchie traditionnelle entre le corps et la conscience, il place le corps comme premier et la conscience comme dérivative de ce dernier. Le corps apparait comme la matière première de tout étant. Vivants et non vivants sont des produits de la terre, produits du monde. Leur différence n’est plus essentielle, originelle mais une simple différence de traduction de leur activité pulsionnelle. Et la nature (Wesen) de tout ce qui est Nietzsche la nomme « volonté de puissance » c’est-à-dire force qui cherche son propre accroissement, la domination. Parce qu’elle est un réseau de forces en conflit les unes avec les autres, la volonté de puissance se caractérise par la multiplicité, la complexité, la fluidité. Elle est donc fondamentalement indéterminée, ce qui signifie qu’elle peut tout devenir, elle peut devenir tous les possibles quant à la forme qu’elle emprunte. De fait, tout est volonté de puissance, tout est un jeu entre des forces contradictoires et complémentaires.

Le jeu continuel des forces entre elles finit par révéler la victoire de certains groupes de forces sur d’autres. En ce sens, le pouvoir décisif semble revenir à la volonté de puissance car elle seule semble être l’élément « génétique » de la force, elle est force. Se déterminent alors des instincts dominants et des instincts dominés. Et le hasard du chaos entre les forces fait que la volonté de puissance se caractérise par une création continuelle. Elle crée par l’ivresse, par le pouvoir dionysiaque. Cependant, si le hasard permet à la volonté de puissance de se faire monde, existence, une autre condition semble nécessaire pour son accroissement : la présence de l’obstacle, de l’ennemi.

En effet, pour développer sa force, la volonté de puissance nécessite la rencontre d’une résistance sur laquelle elle peut s’exercer, se nourrir, se renforcer. Si à l’inverse, elle ne parvient pas à consommer l’obstacle, les forces réactives triomphent de celles actives. Débordées par les forces négatives, séparatrices, les forces actives entraineront une volonté de puissance qui interprétera le monde sous l’angle réactif. Et cette volonté de puissance réactive exprimera le triomphe des valeurs nihilistes. Au contraire de cela, la volonté de puissance sera dite « forte » lorsqu’en marquant la victoire des forces actives (sur celles réactives) elle pose des valeurs qui affirment la vie. Ainsi, tout jugement de valeur apparait comme un symptôme car suivant s’il exprime des valeurs qui affirment ou déprécient la vie, il exprime la qualité (ascendante ou déclinante) de la volonté de puissance qui le détermine : tout jugement devient alors une évaluation. Tout jugement devra donc être observé à la loupe parce qu’il est un symptôme de la volonté de puissance. Il faut donc découvrir ce qui se dissimule derrière chaque jugement et chaque interprétation.

L’affirmation de la vie

Le mot « interprétation » est équivoque car il signifie à la fois le texte de ce qui est et l’acte de celui qui lit ce qui est. En affirmant que l’homme est multiplicité de pulsions, d’instincts coexistants, Nietzsche rompt avec la conception classique du sujet défini comme substance. Déterminer les forces comme le sujet de toute interprétation revient à poser le corps et l’interprétation comme appartenant au même texte. Il n’existe pas de texte avant l’interprétation. L’interprétation n’intervient donc pas comme un accident qui affecterait l’essence de la volonté de puissance car elle n’est rien avant l’interprétation. Elle peut donc être considérée comme une résonance, un symptôme ancré en chaque individu. Dès lors toute évaluation sera interprétée comme symptôme d’une vie qui est affirmative ou nihiliste. Quel rapport au monde l’interprétation tragique de l’univers traduit-elle ? Prononce-t-elle un oui ou un non à la vie ?

Le chaos créatif

Nietzsche définit le monde par le chaos. Et le chaos présente deux aspects : un aspect négatif car la notion de chaos fait disparaitre toute idée de finalité, toute idée de Logos ; un aspect positif car le chaos désigne toutes les forces brutes de la nature en tant qu’elles sont des schématisations de la volonté de puissance. L’identité d’un étant (homme, animal…) n’est qu’une figure, un « masque », un mode particulier de la source fondamentale de toute existence : la volonté de puissance. Dans un monde aveugle (indifférent au bien et au mal), l’organique ne présente plus une supériorité ontologique sur le non vivant. Le monde, c’est tout ce qui existe, indifféremment :

« La vie n’est qu’un cas particulier de la volonté de puissance, rien de ce qui existe ne doit être supprimé, rien n’est superflu ».

Dans cette nature sans cohérence, sans guide, la vie ne peut se traduire que par la lutte, la guerre :

« Vivre, c’est essentiellement dépouiller, blesser, dominer ce qui est étranger et faible, l’opprimer, lui imposer durement sa propre forme, l’englober, et au moins, au mieux l’exploiter ».

Vivre consiste à oser, tester, lutter et interpréter comme « bon » ce qui renforce le corps que je suis et comme « mauvais » ce qui vient l’affaiblir. Et vivre, c’est interpréter le monde dans lequel je suis, interpréter un monde fait d’apparences et de devenir. Ce chaos, c’est l’Un  (la volonté de puissance) qui s’individualise dans et par la multiplicité des étants isolés. Eternel devenir, continuelle métamorphose, le monde est condamné à se faire, infiniment.

Le monde comme oeuvre tragique

Cependant, si l’univers est formes et illusions, il semble nécessaire de choisir entre les deux apparences majeures que sont l’art et le science. Or, « vivre l’apparence comme but », c’est nécessairement choisir celle qui crée le plus haut degré d’illusion, de fiction, donc celle qui demeure la plus fidèle à la vie : « L’univers comme œuvre d’art s’engendrant elle-même ». Selon Nietzsche, le monde ne semble être supportable que sous l’angle esthétique. Signifié par le chaos, par ce qui nait, disparait…le monde ne peut être régi que par un principe cosmique qui relève du tragique. Il est une œuvre d’art tragique, il peut être comparé à la tragédie grecque. Dès lors on constate que Nietzsche ne se sert pas du concept de l’être pour penser l’art mais fait appel à des catégories esthétiques pour donner son interprétation du monde. Le monde pourra s’identifier comme le lieu de la lutte entre des force antagonistes et néanmoins complémentaires, lutte entre force et forme, lutte entre Dionysos et Apollon. Si Apollon représente le dieu des formes, de la plastique, de la beauté et qu’il a la capacité de créer des images, Dionysos, quant à lui manifeste la force, la musique, le tumulte et l’ivresse. Cette union conflictuelle et fraternelle entre ces deux dieux aboutit à une force qui éclate la forme, à une forme qui encadre la force :

“Le fond originel dionysiaque ne cesse de jaillir dans l’apparence et trouve dans le phénomène de l’art la transfiguration de l’apparition dans le paraître”.

“Tout mal est justifié du moment qu’un Dieu est édifié à sons spectacle”. L’homme grec est donc né pour le tragique et voit dans le jeu terrible entre Dionysos et Apollon, l’ivresse faire exploser la forme en des étants multiples, morcelés et il sent cette tragique union entre la surabondance de puissance et la plasticité de la forme. Cette réconciliation entre la force et la beauté plastique conduit à l’union non moins tragique entre l’homme grec et la nature qui se réalise par des fêtes dionysiaques que le grec vit comme une consolation. Lui qui semble « le plus apte à la souffrance, la plus subtile et la plus grave » constate que seul l’art peut le sauver, que seule une vision esthétique du monde, de l’existence, permet de supporter la douleur d’être : « L’art le sauve, mais par l’art, c’est la vie qui le sauve à son profit ».

Ainsi, l’homme présocratique admet le monde comme le théâtre du tragique. Il sait que tout est devenir, que tout passe inexorablement. Il affirme donc avec force le chaos de la vie, si la vie rit de nous alors rions d’elle. Si l’univers est un jeu, si seule la vision esthétique du monde rend ce dernier supportable, alors la tragédie grecque semble s’imposer comme l’expression la plus forte du oui prononcé au cosmos. Mais Socrate pointe à l’horizon et la tragédie grecque semble condamnée au suicide au profit de la Raison et de la logique.

Sandrine Guignard

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