Nietzsche et Socrate le “décadent”


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Socrate philosophe

Dans le chaos, l’homme est soumis à une perpétuelle interprétation. Etre, c’est exister et exister, c’est évaluer. Pour l’homme grec, sa souffrance est justifiée comme spectacle pour les Dieux. Avec Socrate, il n’en va plus de même. L’homme grec ne voit plus la souffrance sous l’angle esthétique et sombre dans un pessimisme profond. Il en cherche le sens jusqu’à s’interroger sur le sens même de la vie. Il veut connaitre le pourquoi de cette souffrance. Et l’éternel changement du monde le paralyse, il veut le rationaliser, lever le voile de Maya.

Et ce déclin se réalise avec Socrate :

« Chez les grecs on avance vite, mais on décline aussi vite, le mouvement de la machine est tellement accéléré qu’il suffit d’un caillou jeté dans ses rouages pour le faire sauter. Un de ces cailloux fut par exemple Socrate… ».

La tragédie grecque permettait de « rire du tragique ». Sans celle-ci, la souffrance reste sans explication, sans justification. La douleur devient alors obsessionnelle et morbide. Effrayé par la puissance de ses instincts, soumis à la crainte de leur extériorisation anarchique, l’homme grec commence à se méfier de lui-même, de ses instincts. Dans une telle configuration, Socrate apparait comme un sauveur.

Accoucheur des âmes par la maïeutique, Socrate est l’homme qui va établir l’équation : Raison= vertu= bonheur. Contre les instincts, il propose la tyrannie de la Raison et le mythe du Moi rationnel apparait. L’univers n’est plus lu comme chaos mais comme porteur de lois universelles. Quel sens cette lecture rationnelle du monde dissimule-t-elle ?

Si la tragédie grecque et le chaos rendaient la fluidité originelle du monde acceptable, la lecture rationnelle de l’univers aborde cette fluidité comme un devenir insoutenable. Apparitions et disparitions ne sont plus vécues comme des nécessités inscrites dans un destin universel mais comme des explosions éparses dépourvues de toute signification. La tentation de les rationaliser s’installe. La naissance de la logique signale alors cette volonté de maîtriser les choses, de les conceptualiser. Le monde n’est plus un chaos esthétique mais une œuvre déchiffrable et prévisible. A ce titre, les catégories logiques sont la manifestation d’une conscience qui se sent menacée par le monde extérieur et qui cherche à se rassurer en identifiant les phénomènes pour les répertorier dans des « cas identiques ». L’homme grec n’appréhende plus le devenir, il cherche l’identité. Et la Raison, considérée comme «  un fragment du monde métaphysique lui-même » donne à l’homme une supériorité ontologique par sa capacité à créer et penser des catégories logiques. En plaquant du constant et de l’identique sur le devenir et le pluriel, la Raison ne finit-elle pas par poser des « schémas » dans lesquels elle enferme le réel ?

Si antérieurement à l’appréhension rationnelle du monde, l’univers était source d’interprétation, aujourd’hui, c’est l’interprétation qui est source de l’univers. La logique crée un nouveau monde : le monde de l’Etre, de l’ontologie et l’homme devient un « animal rationnel ». Et par l’usage de la logique, l’homme pense devenir maître du chaos.

Nietzsche souligne une conséquence importante de la recherche de l’identique dans la pluralité et le devenir. La cohérence, l’identité, le vrai ne sont que les expressions d’un préjugé moral selon lequel le vrai serait le Bien. Le savant est celui qui oublie qu’être, c’est interpréter et que tout n’est qu’interprétation. Il oublie que la vérité n’est qu’une interprétation qui a « oublié » qu’elle n’était qu’une interprétation, une interprétation que l’on a érigée comme étant la valeur suprême et ce pour des raisons pratiques et morales. Et la logique de donner naissance à un nouveau mythe : celui que Moi rationnel. Ce mythe devient, selon Nietzsche, un symptôme de décadence et marque une rupture indépassable entre l’homme et le monde.  

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