De quoi la novlangue est-elle le nom? Petit précis de néolibéralisme (Tribune)


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Introduction

« Rien n’interdit cependant, précisément parce qu’il est total, d’appeler totalitaire le projet néolibéral de la possession des intériorités ».

Cette phrase de l’économiste et philosophe Frédéric Lordon traduit l’agressivité de l’économie capitaliste lorsqu’elle revêt les habits du néolibéralisme. Si le libéralisme consiste simplement en l’instauration du marché comme mode de fonctionnement de l’économie, le néolibéralisme vise quant lui à étendre ce principe à la totalité de nos vies. Sous le règne du néolibéralisme, tout s’achète et tout se vend, y compris ce qui est a trait à nos affects. En somme, le néolibéralisme consiste à placer la valeur, au sens monétaire du terme, au-dessus des valeurs, au sens moral du terme, et c’est en ceci qu’il représente un système totalitaire.

Appliqué aurapport salarial, Frédéric Lordon remarque que l’objectif du projet néolibéraliste est d’aligner le « conatus » de l’employé sur celui de l’entreprise. L’économiste emprunte ici le concept à Spinoza pour signifier l’ensemble des actions conduites par un individu dans sa quête de satisfaction de ses « intérêts vitaux » – à savoir « non seulement le gain monétaire mais aussi l’accomplissement désiré d’une forme de vie ». La volonté d’alignement des intérêts des employés sur ceux de l’entreprise survient alors précisément lorsqu’un individu, mû par ses ambitions entrepreneuriales, n’a d’autre choix que d’enrôler d’autres individus pour mener à bien son projet, devenant de ce fait, un patron. Il se forme alors une entreprise, dont l’hypostase est d’accroitre continuellement ses profits et qui, prise sous l’angle du néolibéralisme, va chercher à soumettre ses employés, ayant des intérêts divergents, à cette volonté économique, quitte notamment à leur demander de reléguer systématiquement leurs valeurs morales au second plan.

Or, les systèmes totalitaires ont toujours disposé d’unpuissant outil,en la matière du langage, pour accentuer leur emprise sur les volitions des individus. Comme l’observait Wittgenstein (voir aussi l’analyse sur le contrôle des mots dans 1984) dans son Tractatus Logico-Philosophicus,« les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde ». Ainsi de la novlangue, la langue officielle du pays Océania dans le roman « 1984 » de George Orwell qui, en appauvrissant et détournant le langage, plonge ses citoyens dans un monde factice, déformé, dans lequel il n’est plus possible de formuler d’idée subversive. De même, force est de constater que certaines des expressions martelées par les entreprises actuelles peuvent être interprétées comme autant d’instruments du projet néolibéral d’instiller quelques illusions afin de faciliter l’alignement des intérêts vitaux des employés sur ceux de l’entreprise.

De la morale en entreprise à l’entreprise morale

La distorsion de la langue à laquelle nous allons nous intéresser ici se trouve dans les expressions contemporaines qui s’évertuent à attribuer une morale au travail et à l’entreprise. Ainsi des concepts d’éthique d’entreprise, de valeur travail,ou encore de responsabilité sociale des entreprises. Certes l’entreprise est considérée, au sens juridique du terme, comme une personne morale. Pourtant comment pourrait-elle avoir une quelconque morale, ou même être immorale, alors qu’il s’agit d’une entité impersonnelle sans conscience, donc apodictiquement amorale.

Bien sûr, l’origine de ces concepts provient de la volonté de nombreux individus de limiter les dérives du monde moderne des affaires. Cependant, le récent détournement de ces tournures comme phénomènes marketing pouvant s’avérer source de profit peut être vu comme porteur d’un message subliminal, à savoir donner l’impression aux employés, que l’entreprise étant désormais morale, ils n’ont plus besoin de l’être à sa place. Ce faisant, ils peuvent désormais se concentrer pleinement sur les intérêts économiques de l’entreprise, quitte à mettre leurs valeurs morales de côté. Ainsi donc, ces métaphores peuvent être vues comme une tentative de l’entreprise d’apaiser les turpitudes des employésqui jaillissent du processus d’alignement de leurs intérêts sur ceux de l’entreprise. Il s’agit en somme, pour le patronat, de véhiculer le message suivant aux salariés : « concentrez-vous uniquement sur l’amélioration des performances économiques de l’entreprise puisque celle-ci prend désormais en charge les questions morales à votre place. »

Face à la propagation de ces formules dans nos sociétés, la lecture d’André Comte‑Sponville s’avère particulièrement éclairante. L’auteur y précise notamment que

« c’est justement parce que l’entreprise n’est pas morale qu’il doit y avoir de la morale en entreprise et que c’est la place, précisément, des individus ».

L’ordre économique face à l’ordre moral

Dans son ouvrage « Le capitalisme est-il moral ?», le philosophe redéfinit à sa manière, la théorie pascalienne des ordres. Selon André Comte-Sponville il existe ainsi quatre ordres, de niveaux successifs. D’abord, l’ordre technico-scientifique, dans lequel est incluse l’économie. Cet ordre s’attache à ce qui est scientifiquement vrai ou faux, techniquement possible ou impossible, et ne connait pas de limite. Dans un monde où n’existerait que l’ordre technico-scientifique, tout progrès scientifique ou technique est adopté, qu’il soit bon ou mauvais, qu’il s’agisse d’un traitement contre le cancer ou de la bombe nucléaire. C’est pour cette raison qu’il est limité par un deuxième ordre, l’ordre juridico-politique. Celui-ci distingue le légal de l’illégal et édicte des règles de société qui permettent le vivre‑ensemble. L’ordre juridico-politique vise de ce fait à limiter les avancées techniques et scientifiques à leurs effets bénéfiques pour les citoyens.

Mais tout comme la technique, le droit ne peut pas tout. En particulier, il ne peut définir les valeurs morales, bien plus complexes et différentes au gré de l’histoire, des cultures mais aussi des individus. Comme le dit André Comte‑Sponville, « on ne vote pas sur le bien et le mal ». C’est pour cela que le droit et la politique sont à leur tour limités par un troisième ordre, l’ordre moral. D’abord, car les règles morales s’additionnent aux lois, en ce sens que « l’individu a plus de devoirs que le citoyen ». Mais également parce que la morale est parfois antagoniste au droit. Sur le sujet de l’euthanasie par exemple, puisque dans certains pays, la loi l’interdit tandis que la morale peut parfois pousser des médecins à le pratiquer face aux souffrances des patients.

Il est par ailleurs intéressant de noter que ces trois ordres présentent aussi des limites réciproques, du droit sur la morale et de la science sur le droit. Dans le premier cas, il en va ainsi d’un père qui tuerait l’assassin de sa fille et qui, bien que considérant faire son devoir moral serait malgré tout poursuivit en justice. Le second cas correspond à la primauté des lois de la nature sur les lois tout court. Pour reprendre l’exemple d’André Comte-Sponville, « le peuple pourrait toujours décréter souverainement que le Soleil tourne autour de la Terre, cela ne changerait rien à la vérité ». Pour compléter la théorie d’André Comte-Sponville, il reste le quatrième ordre, celui de l’éthique qu’il nomme aussi ordre de l’amour. Ce dernier, bien que moins lié à notre propos, n’intervient pas pour poser de nouvelles limites, mais complète plutôt l’ordre précédent au sens où « la morale, c’est ce que l’on fait par devoir, et l’amour, ce que l’on fait par plaisir ».

Si l’on revient à nos expressions précédentes, associant morale et entreprise, et que nous les analysons à travers le prisme de cette nouvelle théorie des ordres, on constate qu’elles confondent science et technique d’une part, et morale de l’autre. D’un côté la science économique régissant l’entreprise en lui imposant comme principe premier d’accroitre continuellement ses profits financiers. De l’autre la morale et ses valeurs, propres à chaque individu, dont un des principes est de ne pas avoir de prix, par conséquent d’être totalement hors de l’ordre économique.En s’appuyant de nouveau sur Pascal, André Comte-Sponville qualifie donc ces slogans d’entreprise de ridicules, en ce sens qu’il y a confusion des ordres. Mais en provoquant délibérément cette confusion par la manipulation du langage, le néolibéralisme tente d’instiller ce que Pascal nomme la tyrannie, qui correspond, comme le définit André Comte-Sponville, « au ridicule au pouvoir, autrement dit la confusion des ordres érigée en système de gouvernement ». Et l’auteur de compléter en distinguant deux types de tyrannies :

  • « La barbarie, ou tyrannie de l’inférieur, qui consiste à soumettre un ordre donné à un ordre inférieur ». Ainsi de la morale soumise au droit, et de la morale ou du droit soumis à la science.
  • « L’angélisme, ou tyrannie du supérieur », qui est le procédé contraire. Ainsi de la science soumise au droit, et de la science ou du droit soumis à la morale.

En l’occurrence, la tyrannie désirée par le néolibéralisme – quicherche à faire gouverner la morale par l’économie avec cette idée erronée que, l’entreprise étant morale, plus l’employé œuvre à la faire prospérer, plus il se comporte de façon morale -s’apparente à de la barbarie économique.

Conclusion

Prévenir les confusions entre les ordres, voilà en partie l’objet du discours de Raphaël Enthoven à l’université d’été du Medef 2017, lorsqu’il dit « que réussir sa vie ce n’est pas seulement réussir dans la vie ». Par cette phrase, ce dernier nous rappelle que l’ordre économique a certes toute sa place dans nos vies et, que la réussite financière peut contribuer à une vie réussie, mais qu’il ne faut pas pour autant oublier que nous sommes également des citoyens évoluant dans l’ordre politique, et des hommes, évoluant dans les ordres de la morale et de l’amour. Ainsi donc les quatre ordres coexistent et n’ont pas vocation à s’inscrire dans une hiérarchie invariante d’un ordre sur les autres. C’est pour cela que, contrairement au message que tente de véhiculer le néolibéralisme, il ne convient pas, même lorsque nous agissons en tant que salarié, de toujours privilégier l’intérêt de l’entreprise sur la morale. De la même manière qu’il ne conviendrait pas de privilégier systématiquement la morale aux intérêts de l’entreprise. Plus difficile, la tâche qui nous incombe est celle de choisir au cas par cas, lorsqu’ils entrent en conflit, au quel de ces ordres donner la priorité. Cette tâche représente ce qu’André Comte-Sponville nomme « la responsabilité ».

 

 

Matthieu Daviaud

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