[Revue] L’Engagement, ni militant, ni syndical, ni partisan (G. Plaisance)


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Dans cet ouvrage, Guillaume Plaisance, jeune auteur étudiant à Sciences-Po Bordeaux, tente de renouveller un thème fort de la science politique traditionnelle : l’engagement. Il pose le constat de la fin des engagements traditionnels, celui des partis, des syndicats et autres structures “lourdes”, au profit des structures plus légères (associatif, numérique), reflet de l’individualisme moderne.

« Le monde n’a jamais été aussi complexe. (…) L’engagement est un saut dans l’inconnu qui permet de changer notre relation au monde et notre comportement. (…) Il est temps de reprendre le flambeau de l’engagement et de rendre à tous les individus leur potentiel d’action. Seul l’engagement pourra accompagner notre pays dans la transition économique, sociale et environnementale. » (Introduction de l’ouvrage)

La fin des engagements traditionnels

La thèse est forte : il n’y a pas de crise de l’engagement. En revanche, le désengagement touche les partis, les syndicats et les structures trop formelles. Les engagements traditionnels ont formé un monopole de l’engagement : les partis ont cherché à tuer dans l’œuf les autres initiatives démocratiques et les syndicats occupent les places stratégiques dans les décisions professionnelles ou sociales.

Loi d’airain de l’oligarchie, principe de Peter : les formes traditionnelles de l’engagement sont sclérosées. Elles sont si formelles qu’elles n’ont même pas pris la mesure du lent mouvement de départ des militants. Quant à la population en général, la confiance portée aux corps intermédiaires – qu’il s’agisse des partis, des syndicats ou des institutions – est proche du néant.

Malgré tout, les anciens militants n’ont pas disparu du monde de l’engagement :

« Les individus croient encore au collectif, au vivre-ensemble, aux valeurs qui les font vivre. Ils ont besoin de continuer à y croire, et à œuvrer pour que le témoin soit transmis. L’engagement palpite en eux. Rien ne les arrêtera. » (page 46).

Un besoin d’engagement ?

Après avoir constaté que les engagés se situent dans un « on » situé entre le « nous » des citoyens et le « eux » des décideurs, l’auteur dresse l’historique et le panorama de l’engagement. D’Athènes à l’engagement sur les réseaux sociaux, il n’y a qu’un pas. Les engagements contemporains sont multiples, outre les partis, les syndicats et les associations : le service civique, le bénévolat de compétences, l’économie sociale et solidaire, la responsabilité sociétale des entreprises, etc.

Mais l’un des apports de l’ouvrage est sans doute la définition tridimensionnelle de l’engagement. L’engagement, dans toutes ses formes, peut être analysé grâce à trois de ses dimensions : l’Être, l’Agir et le Faire. L’Être correspond à un engagement tourné vers soi, qu’il s’agisse de mieux se connaître, d’apprendre de nouvelles compétences ou de vouloir réaliser ses valeurs. L’Agir est un engagement pour autrui, au sens classique de l’action ; quand le Faire désigne un engagement qui tente de résoudre des problèmes ou de trouver des solutions (plus globalement, à faire évoluer une situation).

La « contribution »

L’auteur considère que les évolutions de l’engagement proviennent des jeunes, qui ont créé leur propre engagement, manquant de reconnaissance par ailleurs. Il définit ainsi une pyramide de verre, véritable plafond de verre de la Jeunesse. Elle filtre les jeunes très rapidement, sur des critères apparemment simples : réussite – mobilité – subjectivité. En réalité, définir la réussite est très subjectif, et dépend des milieux visés. La pyramide emprisonne aussi, verticalement et horizontalement : l’ascenseur méritocratique est grippé et la géographie dessert bien des jeunes. Enfin, les schémas mentaux construisent autour des jeunes des idées reçues, des a priori qui réduisent souvent à néant la crédibilité et la confiance portées aux jeunes.

Les jeunes se sont alors tournés vers l’informel – les petites associations, les collectifs non déclarés, les structures à impact local – et vers le numérique – la technologie, Internet, les réseaux sociaux, etc. –. Aujourd’hui généralisés, ces engagements virent à la contribution : ils forment des communautés de soutien. La civic tech permet ainsi de redonner un souffle à la démocratie participative, même si les réseaux sociaux laissent place à la réputation et font parfois après passer la cause défendue…

Faciliter l’engagement

L’engagement n’est pas mort, soit. Il prend de nouvelles formes, très bien. Comment l’apprivoiser alors ? L’auteur détaille une série de leviers à activer pour que les citoyens contribuent : de la valorisation à la gamification ou encore du sentiment d’influence à la notion de solidarité. Il ajoute ensuite des leviers plus spécifiques à l’engagement, que sont le plaisir, la flexibilité et l’autonomie. Un engagement plus simple, innovant et adaptable est, pour lui, la clef d’un retour des engagés.

Pour terminer, l’auteur souligne que nous sommes aujourd’hui dans une période de transition, de l’ultra-formel à l’informel ; du collectif soudé à l’individu ; de la croyance au pragmatisme. Ce n’est pas un problème :

« Nous devons nous réjouir de la fin des dogmes dans l’engagement, de l’épuisement des structures traditionnelles, du retour en force de l’informel. Le monde qui nous entoure, notre société, notre ville, notre famille ne fonctionnent pas comme des systèmes. ».

Et de conclure : « Le nouvel engagement est encore adolescent. Laissons-le mûrir encore un peu. ».

La philosophie en toile de fond

Si l’ouvrage s’appuie sur une étude de sciences politiques, les principaux ancrages théoriques de l’auteur sont bien philosophiques. Il suffit de lire la préface de Vincent Hoffmann-Martinot pour le saisir :

« Pour alimenter son plaidoyer en faveur d’une réactivation toute tocquevillienne de la démocratie française, il puise aux meilleures sources – fortement inspirées par Hannah Arendt – (…). Véritable leçon d’espoir et de lucidité mêlée de sagesse, cet ouvrage est important et remarquable. Il bouscule le sentiment aujourd’hui trop fréquemment partagé d’impuissance à faire bouger la société française. ».

L’influence arendtienne est nette : la typologie travail – œuvre – action est structurante dans la conception de l’engagement, ainsi que la fusion moderne des vies privée, sociale et publique. Plus globalement, c’est l’existentialisme allemand qui transpire en arrière-plan : l’engagement questionne la capacité d’action et de projection de l’individu, sa place dans le monde, son passé, sa posture face aux autres. Plus, il pourrait être vu comme un manifeste existentialiste, en des temps où le déterminisme fait son grand retour.

L’ouvrage est enfin un appel à la méfiance. Les jeunes sont trop peu écoutés, et ceux qui le sont ont été savamment sélectionnés. Ils aspirent ainsi de plus en plus à révolutionner la société. A l’aide du numérique, la révolution a pris un nouveau sens ; bénéfique dans le cas de l’engagement. Il est de la responsabilité de chacun d’agir pour que l’autre puisse aussi agir. Cette surveillance mutuelle, bienveillante, est le premier pas pour anéantir le risque de retour de l’homme de masse.

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