Autrui en Philosophie : Cours, Définitions, Citations, Auteurs

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Autrui en philosophie

Autrui, en philosophie, est un concept récent. Jusqu’à Hegel, la question de l’altérité n’avait pas droit de cité, le solipsisme (seul le sujet existait) prévalait encore chez Descartes et les philosophes classiques.

« Autrui en tant qu’autrui, n’est pas seulement mon alter-ego. Il est ce que je ne suis pas » Levinas.

Autrui est celui qui n’est pas moi, il est celui que je ne suis pas et en même temps, il est un même que moi (il appartient à la condition humaine). Semblable et différent, proche et distant autrui est à la fois celui dont je ne peux me passer et celui qui parfois m’insupporte. Autrui est surtout celui que j’ai le devoir de reconnaitre comme sujet, mais puis-je le connaitre ? Comment s’entendre avec autrui ?

Peut-on s’entendre avec autrui ?

Au même titre que moi, l’autre est une conscience qui pense le monde et qui s’interprète lui-même. Comment pourrais-je avoir accès à une intériorité, à l’intériorité d’une conscience qui n’est pas la mienne. En effet, autrui n’est pas un  objet mais un sujet, une identité qui ne m’est pas donnée de manière définitive mais qui se construit, qui évolue. Autrui est insaisissable. Comment deux libertés (la sienne et la mienne) peuvent-elles s’entendre et ne pas se heurter l’une l’autre dans un affrontement perpétuel ?

L’homme n’est pas naturellement sociable Texte de Hobbes P.62 : ” Du citoyen”

Pour Hobbes, l’homme n’est pas naturellement sociable, il n’est devenu sociable que par accident. L’état de nature était défini par un état de guerre permanent de tous contre tous : Hobbes : « l’homme est un loup pour l’homme ». Cet état de nature : l’état qui précède celui qui instaure celui du contrat dans lequel les hommes accepteront de limiter leur liberté naturelle au profit d’une liberté civile certes limitée mais pacifiée.

L’état de nature est une fiction théorique et non une réalité historique, il est une hypothèse de travail pour parvenir à penser l’homme antérieurement et indépendamment de toute socialisation.

Dans cet état de nature, règne le droit du plus fort, règne la liberté naturelle, elle est synyme de pouvoir et de force. A l’état de nature, les hommes disposent de leur corps et de leur esprit sans limite légales ou éthiques, ils aspirent aux mêmes fins d’où une rivalité perpétuelle. Chaque homme tente de dominer l’autre, la liberté est sans limite, l’état de guerre est permanent. Puis l’homme a voulu sortir de cet état de guerre : lui et autrui acceptent de se dessaisir d’une part de leur liberté individuelle pour établir un contrat entre tous les hommes pour accéder à une liberté collective. Le contrat est une production de la raison et représente un état supérieur à celui de l’état de nature qui n’était que violence.

S’entendre avec autrui n’est pas chose aisée car cette entente implique une limitation de la liberté de chacun, une entrave au désir. ; Autrui s’inscrit donc comme une limite au soi mais je suis aussi la limite au soi d’autrui. Autrui est donc insupportable mais il est aussi indispensable et mon entente avec lui procède de » l’insociable sociabilité ».

« l’insociable sociabilité » texte de Kant, P.64 une idée universelle du point de vue cosmopolitique

C’est l’opposition, l’incompatibilité entre deux principes qui assure  le développement de la société.

Société (en latin societas) désigne un groupe réuni dans un monde organisé, réglementé et comportant des échanges de services.

La société implique donc un état de culture, état dans lequel l’homme réalise ses dispositions physiques et intellectuelles. Mais dans cet état de culture l’homme est tiraillé entre deux choses antagonistes :

  • La nécessité de s’associer à d’autres hommes (donc de participer à une vie collective)
  • Le désir de rechercher à satisfaire son intérêt personnel (donc vivre de façon individualiste)

Cette « insociable sociabilité », ce qui va permettre au-delà du désordre et de façon paradoxale de mettre en place une culture, une civilisation, une sociabilité effective. C’est parce que l’homme est mû par un intérêt personnel qu’il s’érige contre d’autres hommes, ce phénomène crée de la stimulation, de l’émulation entre les hommes. Cette lutte est ce qui fait que l’homme sort de la paresse, de l’oisiveté, il développe ses talents et ses aptitudes : ses pensées passent de la « grossière disposition » au discernement moral. C’est parce qu’il résiste à mes désirs et parce que je résiste aux siens que le développement intellectuel de chacun aboutit au triomphe de la raison : c’est l’insociabilité naturelle de l’homme qui entraine sa sociabilité culturelle.

Si autrui m’insupporte, c’est moins en c qu’il diffère de moi qu’en ce qu’il me ressemble : nous désirons les mêmes choses et ce que l’on prend fait nécessairement défaut à l’autre. Autrui est donc une menace parce qu’un rival : il est insaisissable, il est une conscience dont l’accès m’est impossible. Mais si je ne peux connaitre autrui, je dois m’entendre avec lui par-delà cette inaccessibilité : si je ne eux connaitre autrui, je dois cependant le reconnaitre.

Je ne peux connaitre autrui, mais j’ai le devoir moral de le reconnaitre. Autrui est nécessaire à la constitution du soi comme sujet.

La reconnaissance de l’autre par moi, de moi par l’autre est ce qui nous construit comme conscience : cette réciprocité dans la reconnaissance est ce qui établit l’intersubjectivité : la reconnaissance du fait que nous soyons deux sujets, deux consciences qui se disent dans le monde à partir d’une reconnaissance à la fois conflictuelle et nécessaire.

Autrui et moi : une reconnaissance réciproque (Texte de Hegel P.66 Précis de l’encyclopédie des sciences philosophiques)

Selon Hegel, le premier moment de cette reconnaissance de l’un par l’autre est celui de la lutte entre deux consciences qui s’affirment d’abord par une négation réciproque : chacune veut être reconnue par l’autre afin d sortir de sa seule subjectivité, la seule certitude d’elle-même. Chaque conscience veut que l’autre la reconnaisse afin d’avoir la preuve objective de son existence. Pourquoi ?

La vérité implique une relation entre un sujet et un objet et ma conscience ne veut pas être un  objet pour une autre conscience. Je ne peux être reconnu comme conscience que par une autre conscience : je ne peux être reconnu comme conscience de soi que par une autre conscience de soi. De la même façon, la conscience d’autrui ne peut se reconnaitre comme conscience de soi que parce que ma conscience la reconnait comme telle.

« La conscience générale de soi est l’affirmative reconnaissance de soi-même dans l’autre moi » (Hegel)

Autrui reconnu comme conscience de soi par la conscience de soi que je suis moi-même permet ainsi l’intersubjectivité : la reconnaissance de deux consciences qui se reconnaissent comme sujets. Mais cette reconnaissance ne peut pas signifier la connaissance d’autrui en son essence. Je le reconnais comme une conscience de soi au même titre que moi mais autrui est un autre que moi avec ses désirs, ses projets…un rapport au monde différents du mien. C’est pourquoi autrui, incarnation d’une liberté dans le monde est celui face auquel je dois le respect.

  • Reconnaitre autrui : reconnaitre l’humanité en l’autre et donc reconnaitre ma propre humanité.

Sans autrui, le monde se réduirait à mon seul point de vue, le monde se réduirait à l’unique représentation que je m’en fais. La présence d’autrui es donc aussi, pour moi l’assurance d’une extériorité, de l’existence d’autre chose que mon seul rapport au monde. Autrui : une relation au monde possible, des idées différentes auxquelles je me confronte : autrui : celui auprès duquel je me transforme moi-même, près duquel je deviens autre.

Autrui : celui qui me sépare de mon égocentrisme

L’autre : celui qui me limite et me stimule, el reconnaitre comme sujet au même titre que moi et comme autre que moi, c’est sortir de mon égocentrisme. Cette limite à l’expression de mon moi n’est pas seulement privative, elle est aussi ce qui me permet de me séparer de l’indifférence du on et de reconnaitre l’autre comme l’identité d’un tu. Respecter autrui c’est aussi respecter l’autre en moi-même et me respecter au travers de l’autre, c’est la reconnaissance de l’appartenance à une seule et même condition humaine.

Se séparer de l’égocentrisme : se séparer de l’ethnocentrisme.

Texte de Claude Lévi-Strauss P.68 « race et histoire »

  • Les dispositions psychologiques naturelles font que l’on a toujours du mal à admettre ce qui est différent de nous, ce qui nous est culturellement étranger car face à l’inconnu on reste sans repère, sans point d’appui possible pour y répondre. Le premier mouvement est le rejet de ce qui ne nous est pas familier.
  • Cependant, il n’y a qu’une seule espèce humaine. Les civilisations ne sont que des expressions particulières d’une seule et même espèce, une seule et même humanité.
  • Ne pas reconnaitre l’humanité chez l’homme qui me fait face en le qualifiant de « barbare » signifie me conduire comme ce que je lui reproche d’être : ne pas reconnaitre l’humanité en l’autre : ne pas reconnaitre l’humanité en moi-même. En l’excluant de la nature humaine, je m’en exclue moi-même, c’est moi le sauvage : « en refusant l’humanité en apparaissant comme les plus sauvages ou barbares de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord celui qui croit en a barbarie ».

Autrui n’est pas seulement mon prochain, il est aussi on lointain, il peut appartenir à une culture très différentes de la mienne avec différents codes sociaux. Autrui est celui qui incarne et me présente d’autres façons de penser dans le monde, de s’y rapporter avec des rites, des échanges… différents des miens. ; autrui est ce qui m’est le plus proche et le plus lointain, il est celui qui m’humanise quand il est reconnu et qu’il me reconnait. Rousseau : « Celui qui n’imagine rien ne sent que lui-même, il est seul au milieu du genre humain ».

La solitude : la plus grande des souffrances

Texte de hume P.67 /68 « Traité de la nature humaine »

  • La plus grande des souffrances : la solitude. Quand le bonheur n’est pas partagé, il est moindre, quand la souffrance n’est pas partagée elle est amplifiée.
  • Toutes les passions impliquent la sympathie « souffrir avec ». les passions sont les mêmes chez tous les hommes.
  • Même si tous les pouvoirs étaient donnés à un seul homme, même si tous les désirs étaient comblés, cet homme resterait misérable s’il était sans communion, sans partage. Un seul absolument seul ne peut pas être heureux.

Dans l’expérience du dialogue « ils s’insèrent (les deux interlocuteurs) dans une opération dont chacun de nous est le créateur » Merleau-Ponty. « Nos perspectives glissent l’une dans l’autre, nous coexistons à travers un même monde »

« je lui prête des pensées, il me fait penser en retour »

Autrui s’intègre à ma vie, je m’intègre à la sienne par le dialogue et le souvenir de ce dialogue m’objective et l’objective qui deviennent constitutifs des instants de ma vie : double objectivation, objectivation réciproque : ce qui me nie comme sujet et aussi ce qui me constitue comme sujet, autrui est celui qui m’altère et sans lequel je serai dans un total solipsisme. Cette altérité est présente dans la pensée de Levinas avec la notion de Visage. Le Visage me présente l’Autre dans son dénuement le plus extrême, il m’impose de fait une relation éthique.

Tournier : Vendredi ou les limbes du pacifique

« contre l’illusion d’optique, l’hallucination, le rêve éveillé, le fantasme, le délire, le trouble de l’audition…le rempart le plus sûr, c’est notre frère, notre voisin, notre ami ou notre ennemi, mais quelqu’un grands Dieux, quelqu’un ».

Définition générale d’autrui :

Un autre, les autres hommes, le prochain

Définitions particulières de philosophes sur autrui :

Hegel : “Puisqu’il est nécessaire que chacune des deux consciences de soi, qui s’oppose l’une à l’autre, s’efforce de se manifester et de s’affirmer, devant l’autre et pour l’autre, comme un être-pour-soi absolu, par là même celle qui a préféré la vie à la liberté et qui se révèle impuissante à faire, par elle même et pour assurer son indépendance, abstraction de sa réalité sensible présente, entre ainsi dans le rapport de servitude” (Phénoménologie de l’esprit)

Sartre : “Autrui, c’est l’autre, c’est-à-dire le moi qui n’est pas moi” (L’Etre et le Néant)

Sartre : “Autrui, c’est ce moi-même dont rien ne me sépare, absolument rien si ce n’est sa pure et totale liberté” (L’Etre et le Néant)

Sartre : “Autrui est le médiateur entre moi et moi-même […] Le Pour-Soi renvoie au Pour-Autrui” (L’Etre et le Néant)

Derrida : “Tant que de l’autre en tant qu’autre n’aura pas été de quelque façon “accueilli” dans l’épiphanie, dans le retrait ou la visitation de son visage, il ne saurait y avoir de sens à parler de paix. Avec le même on n’est jamais en paix” (Le Concept du 11 Septembre)

Derrida : – “Autrui est secret parce qu’il est autre” (Le Concept du 11 Septembre)

Levinas : “Le moi, devant autrui, est infiniment responsable” (Ethique et Infini)

Levinas : “Le visage de mon prochain est une altérité qui ouvre l’au-delà. Le Dieu du ciel est accessible sans rien perdre de sa transcendance, mais sans nier la liberté du croyant” (Ethique et Infini)

Levinas : “Le visage parle” (Ethique et Infini)

Husserl : “Je n’appréhende pas l’autre tout simplement comme mon double. Je ne l’appréhende ni pourvu de ma sphère originale ou d’une sphère pareille à la mienne, ni pourvu de phénomènes spatiaux qui m’appartiennent en tant que liés à l’ici. Mais, à considérer la chose de plus près, c’est son corps qui est constitué d’une manière originelle et est donné dans le mode d’un « hic absolu », centre fonctionnel de son action” (Méditations cartésiennes)

Heidegger : “Les autres, ce sont plutôt ceux dont la plupart du temps on ne se distingue pas” (Etre et Temps)

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