Considérations sur l’Amour, d’Aladdin à Spinoza

« Il faut aimer ! »1. C’est par cette phrase que se ponctue le roman de Romain Gary la vie devant soi, et pour celui qui en parachève la lecture, elle a de quoi surprendre. D’abord, parce qu’une injonction ne semble jamais avoir été une condition nécessaire pour que quiconque éprouve tôt ou tard ce qu’est l’amour. Surtout, car cela apparait d’autant moins comme une condition suffisante pour le provoquer, à tel point que forcer quelqu’un à tomber amoureux fait partie des trois seuls types de vœux que le génie d’Aladin n’est pas en mesure de réaliser. En l’espèce, les images d’Épinal traditionnellement véhiculées alimentent l’idée qu’aimer serait davantage affaire de chance que de volonté, en témoignent l’expression « d’être faits l’un pour l’autre », ou encore la célèbre chanson Destinée de Guy Marchand. L’amour serait donc un sentiment paradoxal, à la fois banal et rare, aussi connu qu’incompris. Jacques Prévert résume bien cette ambivalence quand il écrit que

« nous vivons et nous nous aimons, […] et nous ne savons pas ce que c’est que l’amour »2.

Revers de la médaille, cette méconnaissance entraine avec elle son lot de déconvenues. L’usure d’abord, ou l’incapacité à faire durer la flamme, et qui provoque ces séparations dues à ce que nous nommons généralement la routine. L’insatisfaction ensuite, qui engendre ces brulures du cœur pouvant conduire à la colère, la jalousie et autres passions délétères. La frénésie enfin, entrainant une multiplication incontrôlée des désirs à l’origine de nombreuses ruptures pour adultère. Face à l’inconnu, tributaire de ses passions, l’Homme finit éventuellement par craindre l’amour plus encore qu’il ne le loue, parfois jusqu’à s’en détourner. Cela n’est malheureusement pas sans conséquence tant ce sentiment est essentiel à notre vitalité, et Freud définissait d’ailleurs la dépression mélancolique comme une perte de la capacité à aimer. Néanmoins en formulant cette définition, l’éminent psychanalyste laisse lui aussi entendre que nous avons les moyens de cultiver le sentiment amoureux plutôt que de nous en remettre à la fortune. Dans ce texte, nous proposons donc de nous appuyer sur la philosophie – littéralement l’amour de la sagesse – pour tenter de nous préserver du désamour.

L’amour et la vie

L’amour est à l’origine des choses. Du monde possiblement, puisque faute d’une meilleure explication scientifique au fameux Big Bang, son alternative spirituelle postule quant à elle que le créateur, Dieu, est amour. De celui « qui meut le Soleil et les autres étoiles » dont parle le poète Dante dans sa Divine Comédie3. De la vie aussi car là encore, ce que les scientifiques décrivent comme la fécondation d’un ovule par un spermatozoïde et qui débouche généralement sur la naissance d’un enfant, survient après que ses parents aient fait l’amour. À l’intersection de ces deux idées, dans le Banquet, Socrate décrit d’ailleurs Éros, dieu grec de l’amour comme un daïmon, à savoir un intermédiaire entre les mortels et le divin, chargé de nous guider vers les idées du Beau et le Bon. Sous son impulsion l’être humain aspire alors à la perfection et à l’immortalité, ce qui le pousse notamment à procréer pour s’assurer une forme de permanence après sa mort. Plus concrètement, le philosophe définit l’amour comme un désir lui-même issu d’un manque, ce qui explique peut-être pourquoi, venant au monde dépourvu de tout si ce n’est précisément d’amour, ce sentiment joue par conséquent un rôle prépondérant dans le développement du nouveau-né. L’amour des parents d’abord, qui exerce un effet protecteur garantissant la survie du nourrisson quand il en est lui-même incapable autant qu’il s’évertue à éveiller ses sens et sa conscience l’aidant à se développer dans le monde au sein duquel il vient de naitre. Cet amour se transmet alors à l’enfant pour devenir son propre élan vital, lui donnant l’envie et la confiance requises pour se tourner vers ce et ceux qui l’entourent.

L’amour n’est donc pas seulement à l’origine de la vie, il y participe aussi tout du long comme le moteur de nos vies. Moteur sensible en ceci qu’il nous porte aux choses, comme l’indique la formulation espagnole « te quiero », se traduisant mot à mot par « je te veux ». Moteur intelligible aussi, puisque c’est l’amour des sensations qui montre que « tous les Hommes désirent naturellement savoir »4, pour reprendre la formule d’Aristote débutant son ouvrage Métaphysique. Aimer nous procure donc inlassablement, tout au long de la vie, des raisons de continuer à vivre et passer outre les obstacles qui s’imposent à nous pour tendre vers ce que nous désirons. À l’image de Rose dans le film Titanic, une jeune femme profondément malheureuse, lassée des contraintes imposées par les mœurs de sa classe sociale qui trouvera le courage de s’en extraire sous l’effet de son amour pour Jack. Plus simplement, combien d’amants trouvent le courage de changer de vie pour rejoindre un conjoint parti vivre au loin ? Combien de parents acceptent des emplois difficiles afin d’offrir un avenir meilleur à leurs enfants ? Et qu’est-ce qui ne rend plus heureux les personnes âgées que le bonheur de passer du temps avec leurs petits-enfants ?

La vie et l’amour

En synthèse, Spinoza décrit l’amour comme « la joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure »5. Néanmoins, il ne semble pas que l’amour soit toujours synonyme de joie loin s’en faut, et l’adage voudrait même que les histoires d’amour finissent mal, en général. De fait, si aimer apparait d’abord d’une naïve simplicité durant l’enfance, grandir nous apprend cependant que tous nos désirs ne peuvent être satisfaits. Et des premiers amours déçus nous tirons davantage de raisons de moins aimer que de leçons afin de mieux aimer. Surviennent alors des phénomènes comme la jalousie, cet excès d’amour qui provoque parfois ces violences pouvant aller jusqu’à ce que nous nommons des crimes passionnels, ou l’antipathie, une forme de réponse à l’amour non-réciproque qui produit des chagrins d’amour conduisant dans les cas les plus extrêmes à la mort, comme dans les Souffrances du jeune Werther de Goethe ou le personnage finit par se suicider, désespéré de ne pouvoir partager son amour avec Charlotte. Toutefois, dans ces situations le problème ne vient peut-être pas tant de l’amour lui‑même que des causes extérieures vers lesquelles nous nous tournons.

Et de la même façon qu’il ne viendrait à personne l’idée de qualifier d’amour l’intense désir qui lie un toxicomane à la substance dont il est devenu dépendant, toute relation qui finit par provoquer de la tristesse n’en relève pas non plus. En l’occurrence, ces passions tristes nourrissent plutôt notre amour‑propre qui est un amour à l’envers en ce qu’il est le désir d’un amour d’autrui qui provient d’un manque d’amour de soi-même. Le véritable amour quant à lui, est au contraire une vertu qui demande à être adéquatement pratiquée, et ce n’est pas un hasard si la définition précédente de Spinoza est tirée d’un ouvrage intitulé Éthique. Mal employé, il nous oriente vers des choses superficielles et éphémères comme les biens matériels, un statut social ou la beauté physique, autant d’apparences que nous portons comme des masques sociaux par mimétisme ou par crainte que les autres ne nous aiment pas tels que nous sommes, et qui finissent par nous accabler plutôt qu’à nous rendre heureux. C’est ainsi que devant l’incapacité du Génie à rendre Jasmine amoureuse d’Aladin, celui-ci demande alors à être changé en prince, n’imaginant pas un seul instant que la princesse pourrait s’éprendre d’un vaurien. A contrario l’amour correctement exercé se porte sur de nobles causes et nous procure un bonheur durable, comme le laissait entendre jadis, le terme de bien-aimée employé par les poètes pour désigner l’amour de leur vie.

Conclusion

Les jours de mariage, il est fréquent d’entendre dire des mariés qu’ils ont trouvé chaussure à leurs pieds. Cette expression alimente l’idée reçue de deux personnalités idoines l’une pour l’autre, que le destin a réuni pour qu’elle se donne mutuellement satisfaction. Devant ces apparents contes de fées, combien se désolent de ne pas parvenir à trouver l’amour tandis qu’ils se présentent artificiellement sous des aspects socialement désirables, et s’engagent dans leurs relations avec pour principal souci d’évaluer si l’autre saura correspondre à leurs attentes ? À rebours de cette conception moderne, nous suggérons que le propre de l’amour est de passer outre notre amour-propre, en laissant passer l’élan de notre cœur par-delà les craintes et les diktats conformistes que nous dicte notre raison.

De même qu’il est fort probable que celui qui fait du sport par passion pour sa discipline s’épanouira plus que celui qui s’y contraint parce que les normes de minceur le complexent, une relation aura d’autant plus de succès que nous nous montrerons sincères dans nos sentiments. Certes, au cours de ces aventures nous serons de temps à autre inévitablement contrariés, parfois même profondément déçus, mais l’alternative qui consisterait à se détourner de l’amour au prétexte qu’il ne nous donne pas systématiquement satisfaction ne promet rien de plus que d’ajouter de la souffrance à la souffrance. Comme le résume le baron de Charlus, « l’important dans la vie, ce n’est pas ce qu’on aime, c’est d’aimer »6.

Matthieu Daviaud

Bibliographie

  • Romain Gary – La vie devant soi
  • Jacques Prévert – Paroles
  • Dante – La Divine Comédie
  • Aristote – Métaphysique
  • Spinoza – Éthique
  • Marcel Proust – À l’ombre des jeunes filles en fleurs
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