De la peur à ses solutions

Kandinsky – Composition VII (1913). Une certaine représentation du chaos et de son dépassement

L’actualité en sciences humaines et sociale peut sembler convergente en cette fin d’année 2018. Les quatre ouvrages ici sélectionnés confirment cette impression, proposant de poser, au niveau personnel comme au niveau collectif, un diagnostic relativement sévère de nos sociétés, en prise avec une peur croissante.

Être espiègle, ou le retour de Jollien

Alexandre Jollien est connu pour ses précédentes invitations à une pensée de la joie. Un virage semble s’opérer avec la publication de la Sagesse espiègle. Le philosophe offre à ses lecteurs un récit précis, voire explosif, de ce que nous qualifions habituellement de passage à vide. Plus que le vide, Jollien a connu l’addiction et nous emporte dans ses peurs et ses faiblesses.

L’inquiétude du philosophe, perceptible y compris au fil des pages, malgré le recul nécessairement pris pour l’écriture, est polymorphe. Cependant, la dictature du on d’Heidegger est omniprésente : le regard des autres, y compris de l’Autre en tant qu’altérité intime, pèse. Parce que Jollien se sent dépendant, drogué même, mais surtout questionné par sa propre sexualité. Or ce questionnement prend une autre nature quand il émerge dans le monde : que pensera son épouse, sa famille, que diront ses amis, quel jugement portera le reste de la société ?

A la recherche de la grande santé, dans l’espérance d’une policlinique, Jollien est finalement tombé dans le Chaos. Dès les premières pages, il cite Wittgenstein :

« Quand on philosophe, il faut descendre dans l’antique Chaos et se trouver bien là ».

C’est précisément le voyage de Jollien qui, lui, ne se trouvait pas bien, . Du moins au début.

Ainsi, nous découvrons derrière le philosophe l’homme, avec ses angoisses, ses traumatismes, ses fantasmes et son addiction. C’est un voyageur qui nous livre son carnet de bord, alternant réflexions philosophiques et fragments, qui ne sont que le récit de sa propre histoire. Une histoire écrite à la troisième personne. Par aisance littéraire, par prise de recul, par peur ?

Mais au-delà, Alexandre Jollien nous confie ses doutes sur l’Homme, lui-même inclus. La philosophie n’empêche pas la méfiance : il ne suffit pas de savoir qu’il faut « faire confiance à l’autre et croire de tout son cœur qu’il ne détalera pas en courant s’il me voit tel que je suis au fond du fond » (page 38) pour effectivement le croire et le vivre. C’est par la simplicité de son récit, par la légèreté malgré les maux profonds exposés, que Jollien parvient à mettre en exergue la terrible réalité de nos sociétés et de l’Homme en général.

Le philosophe trouve alors du réconfort chez Freud ou encore chez Nietzsche, assez naturellement dès lors que la question du Chaos se pose ; mais aussi, pour répondre à la peur de l’abandon. De ses proches, de ses pourvoyeurs d’affection et de désir aussi. La policlinique de Jollien prend forme, peu à peu, mêlant psychologie, psychiatrie, philosophie, méditation…

Face à des jeunes hommes aux conditions (économiques, sociales, culturelles, etc.) parfois aussi délicates que celle psychique de l’auteur, il parvient à tisser avec certains d’entre eux des liens différents, allant jusqu’à prodiguer les prémices d’une philosophie de la pornographie. Ôde à l’amour et à la liberté, cet ouvrage souligne que « la liberté se dessine, elle éclate là où l’ego pète » et que, grâce au chaos qui élimine les jugements, il nous serait bénéfique d’aller vers « un être qui veut entrer dans la danse de la vie avec l’autre, et l’aimer au plus profond » (page 52). L’énoncer est tellement plus simple que de l’accepter et de l’appliquer, les différents fragments le démontrant.

En se livrant ainsi, Jollien assume la dichotomie entre ses prescriptions et sa vie. Il assume d’avoir lui aussi eu peur, d’être tombé dans l’addiction, d’avoir été seulement humain. Ce regard neuf sur les addictions, peu important la forme, prend un sens philosophique profond quand une de ses amies annonce : « c’est le bordel, mais il n’y a pas de problèmes ! ». Voici en une sentence le livre résumé.

De l’omniprésence de la peur

Ce focus sur l’ouvrage de Jollien ouvre d’immenses perspectives. D’abord, cette ré-humanisation du philosophe le ramène à nos côtés, et non plus dans une forme de transcendance tellement plus facile à accepter pour un lecteur ou toute personne cherchant à structurer sa pensée. Sans oublier l’audace de l’auteur quand il pointe du doigt les failles de nos systèmes de pensée : le secret de Polichinelle autour de la pornographie et de ses ramifications (tant du point de vue du spectateur que de l’acteur) n’en est qu’un exemple.

Il y a aussi la peur, déjà décrite précédemment. Du regard des autres, du jugement, de l’erreur, de l’incertitude… En cela, de quoi avons-nous peur est un pavé jeté dans la mare figée de notre vision du concept. En explorant les ressorts artistiques de la peur, mais aussi politiques et idéologiques, les auteurs en viennent à la place cruciale de la peur dans nos vies, en interrogeant la pertinence de son élimination et ses ambivalences.

La peur aggrave les situations dans lesquelles nous nous trouvons. C’est du moins le cas d’A. Jollien dont l’inquiétude n’a mené qu’à perdre un peu plus pied. De là à avoir peur de la peur, il n’y aurait qu’un pas. Non. Elle est une alliée encombrante dont on ne peut se défaire. A l’instar de ce que nous avions pu voir pour la colère.

La peur est légitime, mais le risque reste son instrumentalisation. L’usage politique de la peur et de la terreur ne peut conduire qu’aux totalitarismes, tel que le rappelle Arendt. En analysant la place des Juifs dans les démocraties, Dominique Schnapper interroge précisément la promesse démocratique qui leur est faite ; quitte à pointer une nouvelle fois les fragilités dont elles souffrent. Apanage de la pacification politique, éloignant donc théoriquement la peur, la démocratie est en réalité mise à l’épreuve par une citoyenneté effritée.

Jollien trouve chez Nietzsche la force de dépasser ses craintes et d’accepter le chaos. Trouvons chez Arendt, avec l’Amor mundi, la force d’accepter le monde pour ne plus avoir autant peur. Trouvons aussi chez Hartmut Rosa une piste à explorer : la résonance, qui n’est autre qu’une nouvelle relation au monde, là où le monde n’est plus l’objet, mais bien un sujet qui répond aux questions et aux injonctions de l’Homme. Initialement sociologique, le concept de résonance tend vers une posture holistique, dont l’auteur espère qu’il sera une réponse pertinente à l’accélération qu’il condamne.

Guillaume Plaisance

Bibliographie

  • Birnbaum, Jean (dir.) (2018), De quoi avons-nous peur ?, Folio
  • Jollien, Alexandre (2018), La sagesse espiègle, Gallimard
  • Rosa, Hartmut (2018), Résonance, une sociologie de la relation au monde, La découverte
  • Schnapper, Dominique (2018), La citoyenneté à l’épreuve, la démocratie et les juifs, Gallimard

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