État de nature, État de droit. Lucrèce contre Hobbes

Jan Bruegel - Allegorie de la Terre et de l'Eau - 1620
Jan Bruegel – Allegorie de la Terre et de l’Eau – 1620

Introduction

La conception de la politique tient une place importante chez les Épicuriens. Épicure lui-même a rapproché le pouvoir avec la tempête des passions, comme s’il nourrissait directement l’envie de gloire et de richesse qui animent alors les hommes. La cité considérée comme la source de désirs non naturels et non nécessaires, les épicuriens sont invités à s’éloigner des turpitudes mondaines pour mener une vie frugale dans le jardin d’Épicure et suivre son enseignement. Lucrèce, disciple d’Épicure va produire une genèse de la politique dans le chant V du De rerum natura. La construction d’une société grâce aux pactes, va permettre aux hommes de se réunir et de travailler ensemble pour leurs intérêts. A travers la spoliation du pacte par les rois, Lucrèce va dénoncer la démesure, la quête de la gloire et la recherche des honneurs, tels qu’Épicure l’avait pensé avant lui, et  davantage défendre le mode de vie des hommes à l’état de nature.

Nous nous proposerons de comparer ce passage de l’état de nature à l’État de droit avec une conceptualisation plus contemporaine, celle de Thomas Hobbes dans le Léviathan. Il s’agit de mettre en exergue les différences mais aussi les ressemblances entre deux conceptions de la genèse du droit et de la société qui sont toutes les deux déterminées par des principes philosophiques particuliers. En ce sens, dans quelle mesure des principes doctrinaux peuvent déterminer une expérience de pensée ? Quel est l’intérêt de défendre une certaine conception de la genèse sociale si ce n’est pas la recherche de la vérité ?

Nous confronterons d’abord les conceptions anthropologiques dans l’état de nature. Puis nous étudierons les causes et les conséquences du passage à L’État de droit chez Lucrèce et Hobbes. Enfin nous mettrons en opposition le principe de justice chez les deux philosophes.

L’homme à l’état de nature

Image tirée de la Guerre du Feu, Jean-Jacques Annaud - 1981
Image tirée de la Guerre du Feu, Jean-Jacques Annaud – 1981

L’état de nature est une hypothèse philosophique s’apparentant à une expérience de pensée qui s’efforce de penser l’homme avant qu’il ne vive au sein d’un État garantissant sa sécurité et sa liberté. Lucrèce et Hobbes posent le problème des premiers hommes, de leur mode d’existence et des raisons qui les ont poussés à s’unir, à faire communauté et à ériger un État protecteur.

Les premiers hommes, anthropologie

Lucrèce expose dans le chant V une généalogie globale du monde composée de chapitres qui se suivent chronologiquement. Ainsi après avoir parlé des monstres et des animaux légendaires, Lucrèce fait l’anthropologie des premiers hommes. « Maintes révolutions du soleil s’étaient accomplies qu’ils menaient encore la vie errante des bêtes »(Chant V, vers 931,932). Le philosophe pense l’homme à l’état de nature semblable à la bête n’ayant pas accès à la technè ou au langage. Ces hommes se nourrissaient uniquement de ce que la nature pouvait leur offrir et vivaient dans des cavernes ou des broussailles.

« Le bien commun il ne pouvaient l’envisager et rien, ni coutume ni loi ne réglait leurs rapports »(Chant V vers 958,959).

Nous sommes en droit de penser que Lucrèce promulgue ici les intérêts de la construction sociale. L’homme en tant qu’il se distingue de la bête accepte de vivre sous la loi qui le contraint à s’occuper davantage du bien commun que de son bonheur égoïste. Le jardin d’Épicure était justement une construction sociale fondée sur la protection du bien commun : en proscrivant les désirs non naturels et non nécessaires comme le désir de richesse ou de gloire qui mettent déjà en péril le bien commun dans la cité. Les notions de vie et de prospérité selon le principe du « chacun pour soi »(Chant V vers 961) méritent d’être relevées car loin de faire alliance ou au contraire faire front à ses semblables l’homme vit caché. L’abondance des produits de la nature lui évite le conflit.

Lorsque l’homme eut maîtrisé la technè, il put construire des huttes c’est-à-dire se sédentariser et vivre avec sa compagne même si Lucrèce précise que les générations d’hommes qui suivirent furent infiniment plus sujettes à la douleur et aux désagréments de la vie. Ce changement dans leur métabolisme ainsi que leur sédentarisation les amenèrent à se lier d’amitié avec leurs voisins. Mais comme Lucrèce le précise : « Même si la concorde ne pouvait toujours naître, ils respectaient les pactes » (Chant V vers 1024,1025). Le philosophe raisonne par l’absurde en montrant que si les pactes eurent été rompus, le genre humain n’aurait pas pu survivre. Ce que Lucrèce met également en exergue, c’est que le pacte ne signifie pas encore l’État de droit dont la principale caractéristique serait une puissance tierce qui ferait en sorte que les pactes soient respectés et que le droit soit ainsi constitué.

Thomas Hobbes dans le Léviathan théorise l’état de nature de manière différente. Tout d’abord, Hobbes précise bien que sa conception philosophique relève d’une expérience de pensée et non d’une analyse empirique de faits : « On peut penser qu’il n’y eu jamais d’état comme celui-là » écrit-il dans le Léviathan (page 227). Loin d’adhérer à l’idée que les hommes n’étaient dérangés que par les bêtes sauvages, il va montrer que l’homme est un être passionnel qui va irrémédiablement entrer en conflit avec ses semblables pour trois raisons.

  • Premièrement, les hommes se disputent les ressources et leur vanité et leur jalousie les poussent à la compétition.
  • D’autre part, la méfiance entraîne les hommes à s’attaquer en prévention du mal que pourraient leur faire les autres.
  • Enfin, c’est le désir de gloire qui accentue encore la compétition des hommes entre eux à l’état de nature. Contrairement à Lucrèce, Hobbes admet que les passions comme la gloire étaient parfaitement intrinsèques à l’être humain et donc faisaient partie intégrante de son essence. Contrairement à Lucrèce encore une fois, Hobbes décrit l’état de nature comme un état de guerre « de chacun contre chacun »(page 224) comme il l’explicite dans la première partie du Léviathan.

Le pacte

La notion de pacte est également centrale chez Hobbes pour expliquer le passage de l’homme de l’état de nature à l’État de droit. « Le transfert mutuel du droit est ce qu’on nomme contrat » écrit-il dans le Léviathan (page 235).  Le pacte à tiers exclu chez Hobbes a pour effet direct de sortir les contractants de l’état de nature en leur retirant leur liberté de nuire pour la transmettre au souverain qui incarne le droit sans que le droit ne l’atteigne lui. Nous sommes en droit de penser que c’est en réalité le concept du droit qui oppose directement Hobbes et Lucrèce. En effet, tant qu’une puissance coercitive ne peut pas valider le pacte et in fine le faire respecter, le pacte est nul pour Hobbes et le droit ne peut pas exister :

« Les conventions sans l’épée ne sont que des mots et sont sans forces aucune pour mettre qui que ce soit en sécurité »,

écrit Hobbes dans le Léviathan (page 282). Le droit n’est pas indépendant de la puissance du souverain qui le fait exister. Pour Lucrèce, le pacte préliminaire des hommes entre eux comme faisant valoir le principe de non-agression se base sur la confiance mutuelle des hommes entre eux et leur crainte de la douleur : « ils commencèrent à se lier d’amitié en voisins désireux d’éviter le mal et les offenses »(Chant V vers 1019,1020). Lucrèce veut montrer que ce premier pas vers la civilisation résulte d’un principe simple et bien compris par les épicuriens : l’homme veut éviter la douleur. Si la nature de l’homme est d’éviter la douleur, l’alliance scellée par le pacte sera forcément respectée et l’humanité perdurera. Il nous faut pourtant remarquer la multiplicité des pactes chez Lucrèce et leurs différences qualitatives. Robitzsch écrit : “Epicurean social contract theory relies on a ‘dynamic’ conception of human nature: On the Epicurean view, agents have very different psychological motivations when coming together to form societies and when coming together to form political and legal states” (La théorie du contrat social épicurien repose sur une conception “dynamique” de la nature humaine: du point de vue épicurien, les agents ont des motivations psychologiques très différentes lorsqu’ils en viennent à former des sociétés et lorsqu’ils se réunissent pour former des États politiques et juridiques). L’homme est dans un processeur continuel d’évolution. Par conséquent, le premier contrat est un pacte de non-agression par anticipation alors que le second, post-monarchie, est envisagé par des hommes lassés de la tyrannie des rois et de leur exposition dangereuse à la mort et à la guerre. Voilà pourquoi ces derniers vont faire appel aux législateurs pour fonder un État conforme à la justice.

Hobbes est moins optimiste car même si la crainte de la mort et le désir de la sécurité va motiver les hommes à fonder l’État de droit, lorsque la puissance coercitive manque, l’individu va évaluer les risques de ses actions et à la fin de cette délibération, renoncer ou non à ses passions. Dans l’État de droit la punition est bien plus dangereuse et inévitable que si l’on trahit un voisin avec lequel on a pactisé. Ce pacte théorisé par Lucrèce reste impossible pour Hobbes qui montre que l’homme par sa méfiance et son désir de gloire ne peut traiter son semblable avec respect :

« Dans toutes les contrées où les humains vivaient en petites familles, le vol et la rapine étaient un métier si peu contraire à la loi de nature que ceux qui accumulaient le plus gros butin recevaient les plus grands honneurs» (Léviathan page 222).

Le but alors était bien d’assujettir et d’affaiblir les voisins pour ne pas être assujetti soi-même. Et pour Hobbes, cela n’est pas contraire à la justice car ce qui fonde réellement le droit c’est le pacte qui unit un peuple à son souverain.

Le passage à l’État de droit

Ce qui sépare réellement la philosophie politique de Lucrèce et celle de Hobbes c’est vraisemblablement la question de ce passage d’un état de nature où les hommes ne vivent pas encore au sein d’une communauté régit par des lois à un État de droit censé assurer la sécurité et la liberté des hommes en instaurant des lois justes.

La monarchie, un État de non droit ?

Après avoir parlé de la découverte du feu et du langage, Lucrèce semble faire une sorte d’ellipse pour ne pas avoir à expliquer comment des rois se sont imposés et ont pu ériger des cités. De plus, nous rappelons que les découvertes dont il est question sont des événements fictifs nécessaires à la mythologie que le philosophe essaie de fonder. Nous sommes en droit de penser que lorsque les voisins se sont constitués en familles, ils choisirent un chef et lui donnèrent le pouvoir de les commander et donc renoncèrent à une partie de leur liberté. Il est difficile de démontrer quelle sorte de contrat régit cette relation entre les rois et les sujets. Pour Hobbes, la reconnaissance d’un roi concentrant les pouvoirs et exerçant un pouvoir coercitif sur la population n’est autre que le fondement véritable du droit. A travers la conception du roi nous sommes en mesure de comprendre le point de rupture entre l’État de droit perçu par Hobbes et celui perçu par Lucrèce. L’explication de cette rupture pourra être qualifiée d’idéologique.

Lucrèce défend la thèse selon laquelle, même si le peuple reconnaît un pouvoir souverain détenu par un roi, il n’y a pas encore État de droit. Pour Lucrèce, il semblerait que le juste soit un principe qui existe au-delà du droit et servant de modèle téléologique aux hommes. De manière générale, les épicuriens pensent que ce n’est pas parce qu’une loi existe qu’elle est forcément juste et qu’il y a des choses justes qui ne sont pas encore autorisées par la loi. La Justice est donc un concept immanent aux hommes qui dirige les efforts des législateurs qui doivent revoir le droit pour s’approcher toujours plus de la prénotion du juste qu’ils possèdent en eux même. Pourtant, le concept de la prénotion du juste pose problème, comme le remarque Pierre-Marie Morel dans son article Épicure le droit et l’histoire, l’homme à l’état de nature ne sait pas où se trouve son intérêt et comment faire advenir la justice, de plus, la période monarchique décrite par Lucrèce semble également mettre la prénotion du juste de côté. Il est donc difficile d’expliquer l’importance croissante de cette notion dans l’esprit des hommes. Le Roi est donc forcément injuste (concept oxymorique pour Hobbes) car il va tout faire pour chercher les honneurs et la gloire au lieu de créer des lois en adéquation avec la prénotion du juste et provoque envie et jalousie chez ses sujets, jusqu’à pervertir et perdre la communauté tout entière :

« Ils engagent des luttes qui rendent la voie périlleuse ; arrivent-t-ils au faîte, la foudre de l’envie les frappe, les précipite honteusement dans l’horrible Tartare »

écrit Lucrèce dans le De natura rerum (Chant V vers 1123 à 1126). On retrouve ici la critique épicurienne classique de la cité à savoir que les passions sont excitées et que chacun recherche les faveurs des puissants et le plus grand degré d’honneur qui n’a finalement pour conséquence que de détruire la cité de l’intérieur en fondant les liens sociaux non plus sur l’amitié mais sur l’intérêt. D’où la conclusion de Lucrèce: « Mieux vaut mille fois obéir paisiblement que vouloir régir le monde et obtenir le trône »(Chant V vers 1129,1130). Ce mantra pourrait parfaitement défendre la fondation même du jardin d’Épicure comme celle d’une communauté normée et réglée mais où le désir démesuré de gloire et de richesse est proscrit. En effet nous sommes en mesure de formuler l’hypothèse que c’est bien cela qui risque de mettre fin à l’État de droit, notamment parce que le bien commun passe après le bien égoïste.

Pour Hobbes, au contraire, l’homme sort de l’état de nature à partir du moment où il accepte de remettre sa puissance de nuire à un souverain. En échange de quoi tous les autres hommes de la communauté feront de même. « L’homme est un loup pour l’homme », écrit Hobbes dans l’épître dédicatoire du De Cive mais ces loups acceptent de devenir agneaux en élevant un souverain ayant la puissance de Léviathan. De plus, il plaît à Hobbes que ce Léviathan soit incarné par un roi car plus la puissance est dispersée entre les hommes plus elle est faible. Une assemblée par exemple doit se réunir pour se mettre d’accord, ce n’est pas le cas du roi. Il est également plus facile de corrompre la multitude que de corrompre le souverain unique.

Le concept du droit et de la justice

C’est dans le couplet suivant celui sur l’origine des cités que Lucrèce va enfin poser le problème de l’entrée de l’homme dans l’État de droit. La traductrice José Kany-Turpin choisit d’intitulé ce paragraphe : « Renversement des rois ; le droit et la justice »(page 377). On voit d’ores et déjà que l’apparition du droit n’est pas corrélée à l’apparition d’un souverain comme chez Hobbes mais au contraire à sa chute.

« Les rois assassinés, l’ancienne majesté des trônes et les sceptres orgueilleux gisaient donc renversés », écrit Lucrèce pour introduire le couplet (Chant V 1136,1137). Ce moment est une délivrance pour les sujets qui ont été soumis et ont craint la puissance du souverain qui n’hésitait pas à être injuste et à mettre en danger ses propres sujets pour sa gloire personnelle. Dans le désordre qui caractérise bien l’état de nature chez Hobbes par exemple, chacun voulait accéder à la puissance suprême. Nous pouvons ici faire un rapprochement avec l’illusion du droit du plus fort dans la conception hobbesienne de l’état de nature. La force seule ne peut pas fonder le droit dans le sens où n’importe quelle puissance décline avec le temps. De plus Hobbes précise que les hommes sont égaux dans la capacité de se nuire par la ruse la force ou la vitesse par exemple. Chacun a un avantage de nature dont il peut tirer profit.

Pour sortir de l’état de nature que l’homme n’a finalement jamais quitté malgré l’apparition de la monarchie, Lucrèce montre que les hommes même s’ils envient toujours la puissance et la place du roi, sont devenus plus raisonnables et veulent créer des magistrats. « Le genre humain, lassé d’une vie de violence, épuisé de discordes, se soumit de lui-même, d’autant plus volontiers aux lois et à la stricte justice » (Chant V vers 1145 à 1147). Nous comprenons donc que ce sont les magistrats qui ont véritablement instauré le droit quand le roi gouvernait toujours grâce à la force et ergo de manière injuste. « La peur du châtiment gâta dès lors les profits de la vie. Car la violence et l’injustice comme des rets retombent d’ordinaire sur qui les a tendus » (Chant V vers 1151 à 1153) écrit alors Lucrèce qui confirme que les rois gouvernaient sans se préoccuper de l’idée de justice. Nous pourrions imaginer que les crimes restaient impunis et que seul ce qui touchait le souverain avait de l’importance sans quoi il était nécessaire de se faire justice soit même. On comprend alors pourquoi la monarchie reste un état de nature pour Lucrèce. Concernant le pacte entre les hommes et les législateurs, nous remarquons que celui-ci fonde véritablement l’État de droit grâce au travail des hommes de loi qui œuvrent pour le bien commun grâce à la prénotion du juste qu’ils essaient de transcrire dans la loi. Pourtant comme le montre Pierre-Marie Morel dans son article Épicure, le droit et l’histoire, le contenu du pacte est assez flou car il est censé définir le juste de l’injuste sans qu’il ne puisse vraiment y avoir de consensus ou de vérification du droit comme conforme à l’intérêt général.

Hobbes s’oppose radicalement à ces conceptions du droit et de la justice. Matérialiste, le philosophe réfute l’existence d’une forme d’absolu dans les concepts que nous utilisons. Ces derniers sont et seront toujours relatifs à des personnes, à des lieux, à des événements. La justice ne fait pas exception : « Là où il n’y a pas de loi, rien n’est injuste » écrit Hobbes dans le Léviathan (page 228). C’est donc avec l’apparition d’un État souverain qui fait respecter les lois que la justice trouve sa réalité sensible. Pourtant, comme Lucrèce qui postule une idée de justice intrinsèque à l’homme (la prénotion du juste), Hobbes montre que l’être humain possède un sens moral inné. Dieu aurait, en effet, mis en l’homme une certaine propension à connaître les lois de nature, tout en lui laissant la possibilité de ne pas les respecter. « La loi de nature qui est aussi la loi morale est la loi de l’auteur de la nature », écrit Hobbes à la fin de Éléments de la loi naturelle et politique. Néanmoins nous devons différencier la loi de nature qui est une prescription divine avec le concept de justice qui est aussi artificiel que le Léviathan, ce « Dieu mortel ».

Conclusion

Il apparaît à la suite de notre étude que Hobbes et Lucrèce, qui proposent tous les deux leur hypothèse d’un passage de l’homme d’un état de nature à un État de droit, se distinguent en plusieurs points. A l’état de nature tout d’abord, Lucrèce dépeint les hommes comme bienveillants et se contentant des bienfaits que leur offre la nature. Cette conception n’est pas indépendante de l’influence de la doctrine épicurienne. En effet Lucrèce veut montrer que l’homme, avant sa vie dans la cité,  ne se souciait que de satisfaire ses désirs naturels et nécessaires. La déesse Vénus  leur permettait de s’accoupler en temps voulu sans démesure. Du reste même si la paix ne pouvait régner totalement nous pouvons rapprocher ce mode de vie de l’ataraxie c’est-à-dire de l’absence de troubles, état recherché par les épicuriens. Hobbes s’oppose directement à cette conception en montrant l’homme comme un être de passions qui affronte son semblable en permanence. L’intérêt est ici de justifier la fondation légitime d’un pouvoir étatique pour contrôler les hommes et maintenir l’ordre. La création de pactes divise également les deux philosophes. Hobbes n’accorde aucune crédibilité à la création de pactes de non-agression entre les hommes à l’état de nature. Le seul pacte qui doit être ratifié par la communauté humaine est celui qui consiste à transmettre son droit à une personne politique supérieure : le souverain. Ce pacte à tiers exclu est le véritable passage à l’État de droit pour le philosophe anglais. Lucrèce récuse cette conception de l’État de droit en montrant que les rois dirigeant les cités n’ont pas fondé le droit et la justice mais les ont corrompus en leur faveur. Seule l’apparition des législateurs, des citoyens sages ayant l’idée de ce que devrait être la justice pourront amorcer la création d’un État juste, un État de droit. Cette divergence sur le concept de la justice est centrale pour comprendre le but que poursuivent les deux philosophes à travers leur expérience de pensée. En niant l’absolu de la justice et en la corrélant avec l’apparition du souverain, Hobbes se fait partisan de l’ordre et refuse l’idée d’un droit de résistance du peuple qui le mènerait à sa perte. Lucrèce, lui, est influencé par ce qu’il sait de la monarchie romaine, qui finit tragiquement avec Tarquin le Superbe mais également par les problèmes politiques et les vicissitudes qui frappent Rome de son temps comme le montre Fowler dans son article Lucretius and politics. Lorsque que la cité promeut davantage la recherche de la gloire et fait passer l’ambition personnelle avant l’utile pour la communauté, l’État de droit disparaît et il est alors nécessaire de refonder une nouvelle société qui se rapproche davantage de celle de l’état de nature. Nous sommes alors en droit de nous demander s’il n’y a pas ici la volonté de la part de Lucrèce de défendre un projet de « politique épicurienne », idée proposée par Pierre-Marie Morel dans son article Épicure le droit et l’histoire.

Par Thomas Primerano, étudiant en philosophie à la Sorbonne, membre de l’Association de la Cause Freudienne de Strasbourg, membre de Société d’Etudes Robespierristes, auteur de ‘’Hobbes contre les ténèbres publié’’ chez BOD.

Bibliographie :

Corpus :

  • De rerum natura, Lucrèce, GF traduction de José Kany-Turpin 1998
  • Léviathan, Thomas Hobbes, Folio essais, traduction de Gérard Mairet, 2000

Monographie secondaires :

  • Lettre à Ménécée, Epicure, GF, traduction de Pierre Marie Morel, 2009
  • Du Citoyen, Thomas Hobbes, GF, traduction de Philippe Crignon, 2010
  • Eléments de la loi naturelle et politique, Thomas Hobbes Le Livre de Poche, traduction de Dominique Weber, 2003

Articles spécialisés :

  • Epicure le droit et l’histoire, Pierre-Marie Morel dans Revues des Etudes Anciennes, 102-3-4, 2000
  • Robitzsch, Jan Maximilian. 2017. « The Epicureans on Human Nature and its Social and Political Consequences ». Polis: The Journal for Ancient Greek Political Thought 34 (1): 1 19.
  • Fowler, D. P. 1989. « Lucretius and politics ». Dans Philosophia togata : [1] Essays on Philosophy and Roman Society, Sous la direction de M. Griffin et Jonathan Barnes, 120 50. Oxford.
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3 Comments

  1. says: Thomas Primerano

    Bonjour je suis Thomas Primerano, auteur de cet article, étudiant en philosophie à la Sorbonne, membre de l’Association de la Cause Freudienne de Strasbourg et membre de la Société d’Etudes Robespierristes. J’ai également eu le plaisir de publier mon livre “Hobbes contre les ténèbres” aux éditions BOD.
    Je serais heureux de répondre à vos questions et à discuter avec vous !
    Bonne lecture !

  2. says: Santiago Arbilla

    Bonjour ! C’est pas clair a mon avis la raison por laquelle Hobbes pense a une monarchie comme le modèle ideal de relation de pouvoir. Il dit que plus la puissance est dispersée entre les hommes plus elle est faible , dans ce cas un roi détenant tous les pouvoirs, serait plus dangereux, imparable et capable de nuire le bien comun selon son gré. Un modele démocratique et divisé permet justement la possibilité de disperser cette capacité de nuire d’une seule persone puissante en plusieures. Le bien comun est d’autant plus protégé. Et ensuite il avance comme raison que un monarche es plus difficile a corrompre que les masses… pourquoi cela? Donne il des raisons ?
    Merci beaucoup ! Et au fait, excellent article, vraiment. Santiago.

  3. says: Primerano

    Bonjour Santiago,

    Navré du temps de réponse tout d’abord ! Il est vrai qu’au premier abord, la monarchie semble être plus dangereuse que la démocratie ou que l’aristocratie. Pour Hobbes, le bien commun est justement défini par le monarque lui-même. Il n’y a pas de roi tyrannique car ce concept n’existe que dans l’esprit des sujets insatisfaits. En réalité, la seule chose qui importe à Hobbes en politique, c’est L’ORDRE, c’est à dire l’autoconservation de l’Etat et le monarque est par nature bien plus apte à incarner un pouvoir stable et autoritaire et il est bien plus dur à corrompre car il possède tout le pouvoir et toutes les richesses.
    Aujourd’hui, on verrait certainement Hobbes comme un fachiste aux idées extrêmes et dangereuses pour la démocratie.

    Bien à vous,

    Thomas Primerano

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