Introduction à la Philosophie de Thoreau heureux

Henry David Thoreau
Henry David Thoreau (né David Henry), Concord, Massachusetts, Etats-Unis – 1817, Concord, Massachusetts, Etats-Unis – 1862.

Si l’on souhaite en savoir plus sur la pensée de Thoreau, peut-être s’agirait-il tout simplement de fouler ses traces, dans la nature la plus proche de chez soi, celle qui nous paraîtra la plus familière, ainsi, nous aurions peut-être une idée qui se rapprocherait de sa philosophie, baignée de sensations visuelles, auditives et tactiles. Ainsi, à baguenauder, renifler et toucher l’herbe de telle ou telle prairie, à s’émouvoir du zéphyr qui caresse les blés et fait frémir les branches des arbres en une musicalité enivrante, on tenterait, malgré le ridicule du pastiche, de s’approcher de ce que fut Thoreau : un homme simple, un lettré qui renonça à l’enseignement pour se consacrer à une vie de géomètre, bien ancrée dans sa terre natale. Un flâneur du quotidien qui nous emmène dans ses balades philosophiques, à hauteur d’homme, à hauteur d’un Thoreau fasciné par l’ici et maintenant.

Voici quelques thèmes chers à Thoreau, qui constituent le relief de sa réflexion, notamment dans son Journal, qui retrace 24 années de sa vie depuis ses 20 ans. Ce journal débute en 1837, alors qu’il vient de démissionner de son poste d’enseignant et qu’il aborde sa nouvelle vie philosophique à Concord sous l’égide de Ralph Waldo Emerson, en devenant son disciple. Ce journal s’étend jusqu’à la fin de sa vie, quasiment, puisqu’il le tiendra à jour jusqu’en 1861. Au-delà de son talent prodigieux pour décrire la nature qu’il arpente durant ses balades (descriptions d’animaux notamment mais également d’arbustes, de fleurs et d’autres éléments de la flore), on y trouve aussi des éléments plus transcendants voire « transcendantaux».

SIMPLICITE

Il émet régulièrement la critique d’une société fondée sur le travail et l’argent. Il aspire, pour sa part, à plus de simplicité, simplicité qui permettrait de se concentrer sur de vraies richesses inhérentes à l’homme et essentielles et non pas spéculatives et encombrantes. « Ils pensent que je paresse. Je pense qu’ils triment pour de l’argent » , « Je suis convaincu que les hommes ne sont pas bien occupés, que ce n’est pas ainsi qu’il faut passer une journée ». Il se réfère, en outre, à un minimalisme dans son mode de vie, voire une pauvreté qui le conduit à jouir plus pleinement du peu d’objets qu’il possède. Pour lui, la pauvreté est l’instrument de la liberté car elle nous garde de la dépendance aux objets, à l’argent et donc au système fondé sur le travail. Au-delà d’une critique appuyée du mode de fonctionnement de la société, il s’avance à désirer autre chose pour l’homme : il émet, en précurseur, le vœu d’une société libérée2 du joug du travail.

« Une spacieuse marge de loisir est aussi belle dans une vie d’homme que dans un livre. Ouvrage hâté, ouvrage gâté, et ce n’est pas moins vrai dans la vie que dans l’économie domestique. Garde le rythme, observe les heures de l’univers, et non celles des trains. Que sont soixante-dix années vécues dans la hâte et l’approximation, en comparaison de ces instants de loisir divin où ta vie coïncide avec celle de l’univers ? »

SENSUALISME

Thoreau reproche aux intellectuels de vivre coupés de leurs émotions et de leurs sensations, coupés de leur nature profonde, ce qui les prive de la joie de vivre simplement. « Je crois que ces prosateurs, avec leurs choix de lois et de dictons, ignorent combien un homme peut être heureux. » Cette tendance, il la craint pour lui-même en ces termes :« Je crains qu’au fil des ans mon savoir ne devienne plus spécialisé et scientifique ; qu’en échange de vues aussi larges que l’étendue du ciel, je ne me limite au champ du microscope. » Il évoque de façon répétée une utilisation complémentaire de nos différentes intelligences :

« Le corps, les sens, doivent conspirer avec l’esprit. » Thoreau croit à l’expérience comme socle de notre connaissance : « Je ne m’intéresse pas aux simples phénomènes, même à l’explosion d’une planète, tant qu’ils n’ont pas transité par l’expérience d’un être humain. »

Pour Thoreau, le savoir s’acquière sans qu’il y ait besoin de l’intermédiaire de l’institution scolaire. Rappelons ici qu’il a renoncé à enseigner très tôt et ne s’adonnait que de façon ponctuelle aux conférences, exercice vain selon lui. Il rêve d’un monde où les enfants, au lieu d’aller à l’école, vont en forêt découvrir la nature et cueillir des myrtilles. Sa posture n’est pas sans rappeler celle d’Ivan Illich3, critiquant l’institution scolaire dans les années 1970 : « Nous sommes tous des maîtres d’école, et notre école est l’univers. »

PHILOSOPHIE DE L’ACTION

Thoreau appelle à l’action et encourage les hommes à œuvrer pour leur bien-être en priorité et à mettre à profit leur énergie dans la mise en oeuvre de leur pensée : « Ce que j’ai commencé en lisant, je dois le finir en agissant. » Pour, lui, il n’y a pas de « petite oeuvre » : « Mais que le boiteux secoue la jambe et calque sa course sur celle de l’homme le plus rapide. Ainsi fera-t-il ce qui est en son pouvoir de faire. » Le prestige d’un geste se mesure à la façon dont on l’apprécie, d’où l’importance de cultiver son intériorité afin d’avoir ses propres barèmes : « Les grandes pensées sanctifient n’importe quelle tâche. » Le fait de penser en soi ne suffit pas, il s’agit d’agir, sur cette terre fertilisée par la pensée : « Pour moi le moment est venu d’ensemencer. Trop longtemps je suis resté en jachère. »

DIEU

Thoreau critique régulièrement l’institution cléricale et révoque l’existence d’un Dieu tel que celle-ci le conçoit, il n’est pas exempt de spiritualité pour autant et croit volontiers en l’existence de puissances divines liées aux éléments de la nature. La croyance en Dieu est pour lui une entrave à la libre disposition de soi et de son esprit, il articule ainsi son athéisme avec une exhortation à jouir de l’instant présent, ici et maintenant : « Il ne faut rien repousser à plus tard. Saisissez l’occasion par les cheveux. Maintenant ou jamais ! Il faut vivre dans le présent, se lancer sur chaque vague, trouver son éternité en chaque instant. Les idiots restent cantonnés sur l’île de leurs possibles et regardent en direction d’une autre terre. Mais il n’y a pas d’autre terre ; il n’y a pas d’autre vie que celle-ci, ou une semblable à celle-ci. »

Dans son Journal, on aperçoit quelques contours de sa pensée sur certains sujets politiques tels que la condamnation de l’esclavage, son rejet des institutions (cléricales, politiques, intellectuelles et culturelles, scientifiques), l’intérêt qu’il porte aux Indiens (culture, histoire, rapport à la nature) et enfin, et surtout !, sa viscérale lutte pour la protection des animaux et de la nature (condamnation du commerce des fourrures et préservation des forêts, notamment).

Il est évident que j’ai tenté d’extraire le miel de la fleur Thoreau afin de livrer ici quelques éléments qui, loin d’être exhaustifs, permettent d’exposer brièvement une pensée qu’il n’a cessé d’écrire et de réécrire au fil des saisons de sa vie, mais avec une constance indéniable à la fois dans les thèmes et dans son approche du monde.

Maï Nguyen-Them

Notes:

1Le transcendantalisme est une philosophie qui a émergé au début du XIXè siècle fondée notamment par Ralph Waldo Emerson avec sa publication de Nature en 1836.

2Voir Bâtir la civilisation du temps libéré – André Gorz, 2013.

3Voir Une société sans école – Ivan Illich, 1971.

 

D’APRÈS LE JOURNAL D’HENRY DAVID THOREAU – 1837-1861, TRADUIT PAR BRICE MATHIEUSSENT, SÉLECTION DE MICHEL GRANGER, EDITIONS LE MOT ET LE RESTE, 2018, 784 P.

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