La tautologie ou l’art de tout justifier

Qu’est-ce qu’une tautologie ? Une tautologie est un type de raisonnement qui ne fait que répéter la même chose. C’est une proposition circulaire qui dit que ce qui est, est. Elle n’ajoute rien à la chose qu’elle est censée décrire puisqu’elle se contente de dire ce qu’elle est. La tautologie prend la forme logique suivante : A+B= B+A. Mais ne nous y trompons pas : les tautologies peuvent être fort complexes, difficiles à discerner car le monde qu’elles sont censées dire est lui même complexe. Une tautologie est donc un raisonnement circulaire. Il est donc vrai dans tous les cas de figure car quand on dit une tautologie, il n’y a pas d’erreur possible. Mais prenons un exemple : « 100 % des gagnants ont tenté leur chance ! » C’est certain, avant de gagner il faut jouer. Dans tous les cas de figure un gagnant a avant tout tenté sa chance…
Cependant, cachée derrière cette apparente trivialité, la tautologie peut abriter des sophismes cachés, des raisonnement ayant l’apparence de la vérité mais qui en fait sont complètement erronés. En effet, un raisonnement incomplet ; voire franchement menteur peut se cacher derrière la tautologie et ses fausses certitudes. Voyons ce qu’il en est…

Définitions

Un exemple de ces fausses vérités qui font illusion se nomme lieu commun. Le lieu commun est un truisme qui fait passer certains faits pour plus importants qu’ils ne sont réellement. Prenons ce cas : « nous ne sommes qu’un infime poussière en face de l’immensité de l’univers… » Oui, c’est très vrai, en face de l’univers, nous ne sommes pas grand-chose. Mais est-ce une raison pour en conclure, comme cette tautologie semble nous y inviter, que nous devons rester modeste en toutes circonstances car après tout, nous ne sommes, nous les humains, que des poussières d’étoile…

Cependant, ce lieu commun a tendance à occulter la grandeur de l’homme qui réside dans le fait que, bien que petit et faible, l’homo sapiens sait qu’il existe, a conscience de sa misère, qu’il est, comme le dit Blaise Pascal, un roseau pensant. Et la conscience que nous avons de notre insignifiance fait de nous des êtres uniques dans l’univers. C’est donc un lieu commun que de prétendre que nous sommes une poussière d’étoile, lieu commun qui ne fait que dire que nous naissons petits et faibles. Mais cela, tout le monde le sait au bout de cinq minutes de réflexion sérieuse. Et cette tautologie omet le fait que nous sommes les seuls animaux du cosmos conscients de nous mêmes, fait qui nous donne de la grandeur et qui fait de cette tautologie un sophisme.

Une autre tautologie consiste à faire des généralités hâtives, comme par exemple quand on dit : « l’existence est un pendule qui oscille de la souffrance à l’ennui. » C’est sûr, vu comme ça.. ; Il est en effet certain que la vie humaine se caractérise par de nombreux tourments avec des périodes de rémissions fort insipides. On pourrait même rajouter que la vie est brève e que la mort nous guette : « il est neuf heures déjà et tout est terminé » nous dit Apollinaire dans un de ses calligrammes…

Et qui oserait nier que le malheur et les supplices propres à la condition humaine sont monnaie courante ? Personne. Pourtant, ces tautologies qui nous incitent au pessimisme et à la mortification sont de simples généralités incomplètes. Elles occultent le ait que la vie peut se révéler pleine de charme et qu’une forme de bonheur est possible à tout moment. On le voit donc, la généralité hâtive, bien que logiquement irréfutable, est en fait un sophisme car elle dissimule d’autres réalités, tout aussi réelles.

Une autre tautologie réside dans l’évidence de certains propos, évidence dont les conclusions qu’il faudrait tirer sont de véritables inepties. Par exemple, lorsqu’on affirme : « l’homme est un loup pour l’homme. » On dit là une grande vérité confirmée par l’observation empirique : qui nierait la méchanceté de telle ou telle personne envers son prochain ? Toutefois, ce truisme a une conséquence des plus désastreuse : puisque l’homme est mauvais, cela justifie des politiques autoritaires, par exemple une société policière, afin de « redresser » et contenir ces mauvais penchants. Or la conclusion logique de cette évidence est pour le moins douteuse. Ce truisme néglige le fait que l’homme, s’il a de mauvais penchants, a aussi de bons désirs. Il est capable du meilleur comme du pire. Et des lois adaptées, décidées démocratiquement, peuvent faire pencher la balance du côté de la bonté de l’homme, faisant de l’affirmation de départ un pur sophisme.

Pour finir, disons un mot de la pétition de principe. Quand un quidam dit : « la guerre, c’est mal ! » il ne fait rien d’autre que de faire une pétition de principe, ; il dit un propos tellement évident que c’est presque insultant de le réitérer. Ce n’est pas la tautologie qui est à critiquer, évidemment que la guerre, c’est mal. Ce qui est sujet à de vives polémiques, ce sont les stratégies des différentes philosophies mises en jeu pour aboutir à la paix perpétuelle…

Les concepts-valises

Ces quatre tautologies ont des conséquences faciles à vérifier. Il est de l’ordre de l'évidence que nous ne sommes que des poussières d’étoile, que notre vie est courte ; tout autant que l’humain fait plus de mal que de bien tandis que la violence est à combattre… Ces affirmations deviennent donc des sophismes lorsque on étend plus qu’il ne faudrait la signification des ces constatations. Mais il est des tautologies plus subtiles, non plus basées sur des lapalissades, et qui se cachent des les zones d’ombre du savoir, dans des recoins invérifiables de la réalité. Cela fait que le raisonnement reste une tautologie, non plus cette fois parce qu’il est facile à vérifier, mais bien plutôt parce qu’il est impossible à infirmer.

C’est le cas, par exemple, du concept-valise. Quand donc nous disons : « c’est la volonté de peuple » nous avons là un concept à propos duquel on peut dire à peu près n’importe quoi. En effet, qui connaît exactement ce que veut le peuple. Y a-t-il quelqu’un, doué de télépathie et ubiquité, qui sait exactement ce que veut chaque homme de la rue ? Personne, évidemment. Cela fait qu’on peut faire dire n’importe quoi au peuple, préjuger de sa volonté. Et puis, qu’est-ce que le peuple ? Un concept ethniquement pur ? Une classe sociale déterminée ? L’ensemble de la nation ? Une corporation quelconque ? Nul ne le sait vraiment. Alors, quand il s’agit de faire parler la communauté, tous les discours, même contradictoires, sont permis tant le peuple est une notion floue, une idée vague à propos de laquelle on peut faire dire ce qu’on veut. Par conséquent, lorsqu’on évoque la volonté du peuple, dans un discours politique, on a toujours raison, ce qui fait bien de ce concept-valise une tautologie…

Toutefois, le concept valise n’est pas le seul type de proposition qui se glisse dans les zones d’ombre du savoir humain. Il y a aussi, entre autres la proposition contradictoire. Prenons l’exemple de queqlu’un qui nous dit : « l’essence des choses est contradictoire . » Il est déjà fort difficile de savoir rationnellement ce qu’est l’essence des choses, alors de là à dire qu’elle est contradictoire, on est dans le postulat, le pari ontologique. En tous cas le propos es proprement invérifiable. Cette affirmation, que l’essence des choses est contradictoire, de par sa généralité, a un grand avantage théorique : il permet de dire tout et son contraire. Que l’homme est à la fois libre et déterminé, matière et esprit, que la nature ultime du cosmos soit entièrement rationnel ou parfaitement irrationnel, tout ceci est d’égale valeur si on met comme racine ontologique que l’essence des choses est d’être contradictoire…et si par hasard on se rebelle contre cette affirmation pour le moins surprenante dans certaines de ses conséquences, par exemple en se référent a principe de non contradiction d’Aristote, on se voit vite remis à sa place en devenant un simple moment de l’histoire. Hegel et Marx sont ici visés, bien évidemment. La logique Hégélienne et Marxiste, basée sur la contradiction, fait de tout opposant au système dialectique un moment du système qui sera absorbé par la fin de l’histoire. Il devient donc évident que les logiques Hégélienne et Marxiste, qui font de l’essence des choses une contradiction est une logique tautologique puisque tout événement est un moment du système. Les raisonnements propre à ces logiques sont donc vrais dans tous les cas de figure et ce, quels que soient les oppositions au système (qui sont une partie du tout).

La construction d'un monde invérifiable

Enfin, après la dialectique, il existe un troisième type de raisonnement tautologique se basant, comme les deux précédents, sur les zones d’ombre du savoir humain. Il s’agit de pousser la méthode jusqu’au bout et passer directement au propos invérifiable. C’est le cas par exemple de celui qui dit : « c’est la volonté de dieu. » C’est vrai quoi qu’il arrive, on peut en déduire que c’est toujours la volonté de Dieu, cet asile de l’ignorance s’il faut en croire Spinoza. Dieu, on ne l’a jamais vu, c’est une pure conjecture alors il est facile de supposer que tout ce qui est, est le fruit de sa volonté. Malheureusement cette pure tautologie peut étendre son pouvoir s’il se double d’une rhétorique fidéiste. Supposons qu’on affirme : « la volonté de dieu, c’est la charia. » Comme certains fanatique musulmans osent encore dire. A première vue, on n’est pas dans la tautologie puisque la charia se limite à des prescriptions morales et juridiques, libre ensuite à chacun de les suivre ou pas. Mais regardons de plus près. La charia est donc une suite de prescriptions juridiques et morales réglant comme du papier à musique l’ensemble de la vie du croyant. Toute l’existence y est prise en compte : sexualité, nourriture, travail, ce qu’il faut impérativement s’efforcer de faire et ce qu’il faut absolument éviter. Chaque moment de la vie est soit halal, soit haram. Cette conception totalitaire des mœurs humaines nous entraîne selon nous dans une logique tautologique car, quoi qu’on fasse, toutes nos actions sont mises en perspective vis à vis de la vie éternelle. Expliquons-nous. Il se trouve que dans le cas de la charia, chacun de nos actes exprime la volonté de Dieu et que tout a un sens au regard de la charia et de sa récompense, la vie éternelle. Un langage parallèle, signe de la tautologie, se développe. Un matérialiste devient un pêcheur, un musulman modéré un apostat, un chrétien un croisé, quelqu’un qui se désintéresse de la religion un mécréant, un terroriste devient un combattant d’Allah, untel devient, selon cette rhétorique, un impie, le grand Satan, et si par bonheur vous mourrez sous les balles de l’ennemi, vous devenez un martyre de la foi. Cette volonté de tout juger selon la supposée volonté de Dieu aboutit à une manière de penser et de dire où le croyant n’a jamais tort puisque Dieu est avec lui.
On voit le ressort logique de ce type de tautologie : une construction du monde invérifiable où tout événement prend un sens en fonction de postulats douteux et où rien n’échappe à la rhétorique spécieuse mise en place…

Tautologie et langue de bois

Ces trois exemples montrent qu’une tautologie complexe, presque scientifique, devient, par sa sophistication excessive, rien d’autre qu’une langue de bois. Hégélianisme et onto-théologie surtout deviennent une reconstruction fantasmatique de la réalité. Cela soumet tout événement du monde à une rhétorique spécieuse, dialectique ou fidéiste. Cette rhétorique est suffisamment plastique et généraliste pour englober la totalité du cosmos.

Mais qu’est-ce exactement que la langue de bois ? La langue de bois est un discours tautologique parfaitement cohérent qui nomme selon sa logique tout événement du monde réel, quitte à adapter la réalité à son langage. La langue de bois réécrit l’univers, le change en quelque chose d’autre. Tout prend un sens nouveau, tout peut être dit d’une nouvelle manière pour peu que le rhéteur soit assez habile.
Ce qu’il y a de caché derrière la langue de bois, c’est le statut de l’erreur. En effet, à partir d’un certain niveau de cohérence et de complexité, la tautologie en tant que langue de bois nie toute possibilité d’erreur puisque tout prend un sens nouveau dans le système. Et avec la disparition de l’erreur disparaît tout impensé et toute ambiguïté. Alors le réel devient simple, il perd de son mystère, toute la réalité a un sens clair et cohérent, même si elle prend le risque d’être travestie par le nouveau langage.

C’est Platon dans le sophiste, qui nous met en garde de ce qui se passe si on n’accorde pas de place ontologique à l’erreur. En effet, si, comme le dit le père spirituel de Platon, Parménide, l’être est, le non être n’est pas (autrement dit si l’erreur n’existe pas), on ouvre un boulevard théorique au sophiste puisque le sophiste, en se basant sur ce qui n’est pas, se place dans un refuge logique inexpugnable. Comment en effet contredire ce qui n’est pas ? Platon examine minutieusement les deux conséquences contradictoires de l’affirmation Parménidienne, à savoir que rien n’est vrai et d’autre part que tout est vrai. Si rien n’est vrai le sopĥiste se cache dans le relativisme et si tout est vrai, alors la tautologie comme langue de bois est la seule issue possible pour affirmer quelque chose.

Pour sortir de cette alternative, Platon rompt, en parricide, avec l’affirmation de Parménide et accorde un genre ‘être au non être. Ainsi le faux, l’erreur existe d’une certaine façon. Nous pouvons donc prendre le risque de la vérité, puisque nous prenons le risque de l’erreur et le faux peut être débusqué car le non être existe. Car il y a une existence de l’erreur tout comme il y a une réalité de l’ambiguïté et une positivité du mystère. Le dialogue de Platon est un dialogue majeur dans l’histoire de la philosophie car il accorde une effectivité au non être et sépare donc deux genres de discours : le discours moniste, qui se base sur la tautologie et le discours dualiste, qui prend le pari du vrai et du faux. L’existence du non être est selon nous corollaire d’un mystère inhérent à la réalité, réalité qui n’est pas complètement accessible à notre savoir rationnel, comme dans le cas du monisme. Il y a donc de l’inconnu, du mystère dans toute chose et ce mystère n’est pas une zone d’ombre de la science mais a une positivité, une réalité irréductible à notre faculté rationnelle, c’est cela selon nous la leçon de Platon.

Le réalisme philosophique (puisque c’est de cela qu’il s’agit), contrairement au monisme, est une école de modestie puisqu’lle postule une réalité extérieure à l’esprit connaissant, réalité à laquelle nous devons nous soumettre, ce qui est la preuve des limites de la connaissance humaine. Au contraire, le monisme, et son mode d’appréhension du monde, la tautologie, surestime les capacités rationnelles de l’homme. La tautologie prétend que le réel est simple et que toute chose rentre dans une des places du système. Rien n’est plus faux. La tautologie présuppose une totale intelligibilité du cosmos et de l’homme, une sorte de rationalisme absolu. Cette transparence de l’être ouvre la voie à des discours qui prétendent tout expliquer, donc tout faire et tout justifier. Pour le meilleur et pour le pire. Surtout pour le pire selon nous.

Guillaume Brunhes

Guillaume Brunhes est titulaire d'un DEA de philosophie. Il travaille à des romans et des textes philosophiques.

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