La vie est une marge (Tribune)

Image tirée des Noces Rebelles (2008) de Sam Mendes, dans lequel Leonoardo Di Caprio incarne un personnage tentant, en vain, de se mettre en marge de la société.

La marge, taboue du XXIème siècle ? Marge commerciale, vie en marge, « ne pas écrire dans la marge » ; tout nous ramène à une vision pessimiste et négative du concept. Pourtant, le latin margo, marginis dont il est issu signifie « bord, bordure », atténuant déjà l’aversion que nous pouvons en avoir. Si vivre à la marge semble proscrit, commençons à vivre de la marge, avec elle, peut-être en elle.

En marge du monde

Être considéré à la marge, marginal même, sonne comme une insulte avilissante aux oreilles de la majorité de nos contemporains. Mal, peu ou pas insérés dans la société, les marginaux sont doublement relégués hors du monde ; du fait de leur condition (liée à la drogue, au hasard de la vie, mais aussi d’autres raisons bien plus banales) mais aussi du qualificatif qui leur est doucement attribué. Ce sont les fameux outsiders, ou encore les déviants, vivant loin de la norme, hors normes.

Si la norme est la moyenne de la société (la normalité donc), prenons la tangente urgemment. Il n’y a rien de plus inquiétant, de castrateur ou d’aliénant que d’imager que l’on est, agit ou pense comme la moyenne. Non pas par mépris ou misanthropie, mais parce que la norme comme la moyenne n’existent pas : elles sont des créations de l’esprit pour tenter de saisir une réalité. La moyenne et la norme ne sont pas des entités sociales, elles essaient d’agréger des comportements, des profils et des pensées pour mieux les comprendre.

Ainsi, la sentence ce n’est pas normal devrait prendre un sens poétique à nos oreilles, nous satisfaisant que l’autre reconnaisse en nous une vivacité d’esprit et d’action qui nous rend unique. Être en marge n’est qu’être à la périphérie. La moyenne n’est que le point central qui permet de ne pas trop s’éloigner de la majorité, de la représenter. Elle n’est pas un idéal à atteindre et surtout pas une identité.

La marge est en réalité un appel à désobéir, à affirmer sa singularité et son identité dans un monde contemporain qui se plait à normaliser, consigner, massifier. Paradoxalement, c’est contre l’isolement et la perte de repères que la marge se bat. En défiant la normalité et la banalité, la marge nous impose à repenser le monde. Rien ne doit être normal, habituel, attendu : c’est l’imprévisibilité et l’irréversibilité qui fondent l’Homme et le monde. Ce sont donc la désobéissance civile, la révolte intellectuelle, la volonté de penser qui émergent grâce à la marge.

La marge, une liberté

C’est ainsi que la marge devient une liberté. D’aliénante parce que contrainte (reprenons l’exemple des marginaux qui, souvent, subissent l’isolement et la perte des liens sociaux), la marge devient libératrice parce que choisie, délibérée et souhaitée : elle devient un « espace dans lequel peut s’exercer quelque chose » (CNRTL).

Alors que la société semblait avoir créé une sphère unique dans laquelle nous devons évoluer, de gré ou de force, sacrifiant sur l’autel de la vie sociale notre vie privée ; la marge vient nous donner une bouffée d’oxygène, nous autorisant à sortir de la société.

En calibrant notre liberté, en lui donnant un périmètre plus ou moins perméable, la marge vient la décupler. La plus haute définition de la Liberté est celle qui ne nous échappe pas : l’autonomie et la responsabilité, deux piliers fondateurs de la Liberté, ont besoin d’évoluer au sein d’un cadre pour pleinement se déployer.

Ainsi, les marges de tolérance ou d’erreur sont bien plus qu’une déviance acceptée dans une vie millimétrée. Elles sont la porte ouverte sur un autre monde, qu’il nous suffit de passer pour le connaître. La marge tolérée laisse l’imprévisible se glisser dans notre vie, il faut alors se précipiter pour l’embrasser et ne plus jamais le laisser s’évanouir. Doucement, s’immisce le chaos dans notre vie, nous rendant encore plus vivants et humains.

L’expression avoir de la marge, en tant que latitude accordée, couronne la prise de conscience de nos sociétés. Il s’agit de quitter le tout-contrôle pour autoriser l’erreur et l’échec. La marge devient un jeu entre les limites, parfois même avec les limites ; déferlant notre désir, tel un moteur vital.

A la marge, l’intime

La marge, en effet, joue avec toutes les limites. Les limites légales, politiques, sociales, mais aussi spirituelles, corporelles et sentimentales. Initialement, la marge était imaginée telle un « espace situé sur le pourtour externe immédiat de quelque chose » ou encore un « espace laissé entre la limite de deux choses se côtoyant ». Oui, la marge nous rapproche de l’intime, interrogeant la place de la limite entre deux corps, deux âmes ; mais questionnant également ce qu’est le pourtour externe immédiat dans un duo.

Pourtant, être à la marge, pourrait-on dire, revient à être à l’écart. Encore une fois, l’écart fait frissonner, rimant avec exclusion, retrait du monde et perte d’identité ; mais aussi rejet de l’autre. Non, affirme François Jullien : « c’est par écart, en le détachant du proche, du semblable, de l’apparent équivalent, qu’on voit poindre enfin un autre qui soit autre ». Autrement dit, c’est en mettant à la marge l’Autre qu’il devient Lui, qu’il existe. Placé à la marge, l’Homme se met à exister parce que lui est laissée une latitude pour être.

Néanmoins, convenons que la frontière est fine entre une marge bénéfique, celle qui permettra à l’Autre d’être Lui afin de me revenir dans une folie intime ; et une marge mortifère, qui gèle l’humanité en l’Autre parce que nié dans son individualité. C’est encore une fois chez Jullien que l’on trouvera la solution : « rencontrer, c’est se laisser déborder et déporter par l’Autre, commencer de lever la barrière d’avec lui ». Seule la rencontre, le regard posé sur l’Autre, lui fera connaître une marge bénéfique. Et réciproquement.

Conclusion

Traiter de la marge sans penser à l’édition serait finalement une erreur. En effet, la première des marges aurait pu être celle de l’ouvrage ou du monde de l’édition. Les définitions de la marge nous le rappellent : entre l’« espace vierge laissé entre le pourtour de ce qui est imprimé (texte, gravure) et le bord de la page » et l’ « espace vierge laissé à droite du recto et à gauche du verso d’une page imprimée et (généralement) à gauche d’une page manuscrite » (CNRTL).

La première fois que l’on croise une (la ?) marge, c’est dans un ouvrage. Elle nous apporte confort de lecture, laissant parfois pour certains d’entre nous la possibilité d’annoter les quelques lignes placées sous notre regard. La marge améliore aussi notre écriture, nous donnant droit à l’erreur et à la correction.

La marge d’un livre, que l’on soit auteur ou lecteur, est cet espace immaculé qui vient entourer, respectivement, le fruit de notre production ou de notre désir. Cette marge blanche nous laisse le droit de rêver, de penser le monde différemment, de nous identifier à ces personnages, de nous transporter sur les lieux de leur action, de nous oublier dans les majestueuses descriptions.

Elle nous ramène aussi à la raison, lorsque la marge disparaît. Les dernières pages du livre sont blanches, ne laissant plus à la marge la possibilité d’exister. Brutalement, après des milliers de mots qui nous transportaient en même temps hors et dans le monde, nous voici ramenés à la dure réalité.

En poursuivant la métaphore éditoriale, l’on pourrait dire que la lecture et l’écriture sont entourées par la marge. En réalité, elles forment la marge dont nous avons besoin, si la marge est l’ « extension de quelque chose au-delà des limites normalement nécessaires, requises ou prévues » (CNRTL). Oui, la lecture étire le temps et l’espace de notre vie plus loin que nécessaire, alors que nous n’avons pas besoin de lire pour vivre.

La marge défait le nécessaire et le prévu, et injecte une dose de contingence et d’imprévisibilité dans nos vies. C’est la lecture qui vient frapper notre conscience, comme pour réveiller notre âme de contemplateur, d’esthète et de rêveur. La faculté d’imagination, conduisant à la compréhension et au jugement, est le symbole de la pluralité, du commencement et de l’irréversibilité ; bref de l’Humanité chez Arendt. Il n’y a rien de plus magistral que d’imaginer. Or, cette faculté est précisément exercée par l’écriture et la lecture.

Un homme, un jour, lira. Et puis tout recommencera.

Nous l’espérons avec vous, Madame Duras (en 1985).

Guillaume Plaisance

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