Le pouvoir, entre fascination et désir

C’est un désir singulier que de rechercher le pouvoir pour perdre la liberté, ou de rechercher le pouvoir sur autrui en perdant le pouvoir sur soi-même. Bacon, Essais de Politique et de Morale, XI, 1612.

Combien, parmi nous, dès lors qu’une once de pouvoir se trouvait entre nos mains, ont constaté que les lumières se sont progressivement tournées vers eux ? Que de nouvelles personnes se sont soudainement piqué d’intérêt pour eux ? Non pas par intérêt, ou par jalousie, mais simplement parce que. Le puissant ne cesse de fasciner, et ce depuis des siècles. 7 raisons à cela.

Le pouvoir, quel pouvoir ?

Il est très aisé, dans notre langage contemporain, d’assimiler pouvoir aux élites habituelles : politiques, économiques, sociales, culturelles. Quitte à filer la métaphore, l’on peut considérer que le pouvoir est lié aux notions de capitaux bourdieusiens : plus l’on dispose de capitaux, plus l’on a de pouvoir. Désirer plus de pouvoir serait donc une simple quête de capitaux qui manqueraient. Ce serait si facile, si englobant, de penser ainsi. Ce serait surtout incomplet et incontinent.

Pouvoir est avant tout un verbe de capacité, tant en termes de possibilité laissée à un individu (autorisation ou interdiction) que d’effective aptitude à agir. Notre monde, tel que nous nous le représentons, est basé sur ce verbe devenu modalisateur. J’existe car je peux, et réciproquement. S’ensuit toute l’essence (l’existence ?) de l’Homme : sa liberté, son autonomie, sa responsabilité.  Le pouvoir est alors aussi un pouvoir de penser : le libre-arbitre vient donner à l’individu la capacité de se gouverner lui-même. Qui dit pouvoir, peut dire choisir : je suis moi parce que je le peux, parce que je me choisis. Telle est la première voie à creuser pour comprendre la fascination pour le pouvoir : l’ivresse de liberté que nous donne le pouvoir est incroyable. Mais nous pensons bien ici au pouvoir de chacun, et en aucun cas au pouvoir de ceux qui auraient d’hypothétiques capitaux.

L’apparence des pouvoirs 

C’est toute la confusion qui règne dans les esprits : l’on assimile les pouvoirs des uns à leurs possessions ou leurs possibilités matérielles (acheter, consommer, détenir, avoir accès à, etc.) au pouvoir. En clair, les schémas mentaux sur le pouvoir et la liberté sont particulièrement matérialistes, et nient le pouvoir et la liberté inhérents à notre propre existence. Encore une fois, c’est le culte de la comparaison et de l’apparence qui nous font nous tourner vers les pouvoirs.

Ainsi, le pouvoir n’est qu’un. Si plusieurs pouvoirs nous apparaissent, c’est encore une fois par facilité de l’esprit, par détournement de la réalité. Le pouvoir appartient à chacun, mais il peut être usurpé. Non pas uniquement par les élites, comme certaines doctrines tentent de l’affirmer, mais par chacun de nous sur les autres. Si j’existe parce que je peux, je dois pouvoir davantage pour exister davantage, peut-on imaginer dans un élan d’inquiétude existentielle.

Deuxième assertion qui nous explique le désir de pouvoir : si l’on a besoin de pouvoir – au sens de puis-je ? – pour être soi, il faut que l’on puisse toujours plus, quitte à empiéter sur la capacité des autres. Le présupposé en filigrane est fort : le pouvoir appelle le contrôle, et c’est pour (se) maîtriser et (se)contrôler que l’on cherche le pouvoir. C’est la peur du chaos intérieur (et extérieur) qui nous guide, au grand désarroi de Nietzsche…

Un objet de désir à portée

Le pouvoir a cette ambivalence qui le caractérise, à la fois si éloigné de ceux qui le désirent, et pourtant si proche, rencontré partout. Ou du moins est-il attribué à tout un chacun par les désireux. French et Raven, psychologues sociaux, ont ainsi défini cinq composantes au pouvoir : la coercition (la possibilité de menacer), les stratégies de renforcement (la capacité de récompenser), la légitimité (liée à l’autorité et à la hiérarchie), la référence (et notamment le charisme) et enfin l’expertise (relative aux compétences). A partir de là, tout un chacun peut voir chez un de ses proches, une de ses connaissances un potentiel détenteur de pouvoir (loin, d’ailleurs, des capitaux précédemment cités).

Le pouvoir devient alors aisément un objet de désir, mais particulièrement spécial, tel que l’explique Hobbes dans le Leviathan :

Celui dont les désirs ont atteint leur terme ne peut pas davantage vivre que celui chez qui les sensations et les imaginations sont arrêtées. (…) La cause en est que l’objet du désir de l’homme n’est pas de jouir une seule fois et pendant un seul instant, mais de rendre à jamais sûre la route de son désir futur. (…) Aussi, je mets au premier rang, à titre d’inclination générale de toute l’humanité, un désir perpétuel et sans trêve d’acquérir pouvoir après pouvoir, désir qui ne cesse qu’à la mort. La cause n’en est pas toujours qu’on espère un plaisir plus intense que celui qu’on a déjà réussi à atteindre, ou qu’on ne peut pas se contenter d’un pouvoir modéré : mais plutôt qu’on ne peut pas rendre sûrs, sinon en en acquérant davantage, le pouvoir et les moyens dont dépend le bien-être qu’on possède présentement.

Hannah Arendt, dans son analyse de Hobbes, explique d’ailleurs que ce n’est pas le pouvoir en lui-même qui est visé, mais son accumulation. Elle prend ainsi l’exemple des communautés politiques et de la bourgeoisie qui ont besoin d’accumuler le pouvoir pour « garantir le statu quo ». La philosophe explique ainsi que les sociétés dites bourgeoises appuyées sur le pouvoir créeraient un nouvel homme :

[Hobbes] devina que ce nouveau type humain devrait nécessairement idolâtrer le pouvoir lui-même, qu’il se flatterait d’être traité d’animal assoiffé de pouvoir, alors qu’en fait la société le contraindrait à se démettre de toutes ses forces, vertus et vices naturels, pour faire de lui ce pauvre type qui n’a même pas le droit de s’élever contre la tyrannie et qui, loin de lutter pour le pouvoir, se soumet à n’importe quel gouvernement en place et ne bronche même pas quand son meilleur ami tombe, victime innocente, sous le coup d’une incompréhensible raison d’État.(L’Impérialisme)

Autrement dit, une société construite à partir d’individus désireux du pouvoir mène inévitablement à la soumission et à la domination (et ainsi à l’interruption du jugement et à la banalité du mal bien connues chez Arendt). Et le désir mimétique girardien, qui vient trianguler le désir et ainsi le renforcer dans une boucle de rétroaction, abonde dans ce sens.

Du complexe pouvoir à la puissance

L’assimilation entre pouvoir et politique n’est en effet pas récente, ni même celle entre pouvoir et puissance. La puissance est la capacité (le pouvoir ?) à obtenir de quelqu’un ce qu’il n’aurait eu sans ladite puissance. Foulquié et Saint-Jean différenciaient ainsi la puissance active (« capacité ou faculté actuelles d’accéder à une certaine forme d’être ») de celle passive (« simple possibilité de devenir ce qu’on n’est pas (…), non par soi-même, mais grâce à l’intervention d’un agent extérieur »). Toutefois, le pouvoir a besoin de publicité, d’être placé en objet de conscience et de désir, tandis que la puissance se suffit à elle-même. Ainsi jeté au regard des autres, le pouvoir est saisi, déformé, et devient une affaire d’apparences (Enthoven).

Roland Barthes interroge cette unicité du pouvoir, et écrit :

Nous croyons que le pouvoir est toujours un. Et pourtant, si le pouvoir était pluriel, comme les démons? « Mon nom est Légion », pourrait-il dire: partout, de tous côtés, des chefs, des appareils, massifs ou minuscules, des groupes d’oppression ou de pression, partout des voix « autorisées » qui s’autorisent à faire entendre le discours de tout pouvoir: le discours de l’arrogance.(Leçon inaugurale au Collège de France)

« Nous ignorons encore ce que c’est que le pouvoir » explique Michel Foucault. Il est donc difficile d’appréhender le pouvoir, et c’est pour cette raison qu’il est ainsi le centre des attentions. Sa complexité attire, intéresse. S’il avait été évident à saisir, il ne présenterait que peu d’intérêt à nos yeux insatiables. A la proximité de tous, mais pourtant complexe, tel est le pouvoir.

Subjugués par la fascination

Revenons à notre situation de départ, l’intérêt que présentent soudainement les détenteurs du pouvoir. Considérer que cet intérêt tend vers la fascination est une représentation fidèle de la réalité, dès lors que la fascination « se produit, lorsque, loin de saisir à distance, nous sommes saisis par la distance, investis par elle (…) Nous sommes peut-être déjà hors du visible-invisible. » expliquait Blanchot.

La fascination est en général expliquée par deux faisceaux de raisons. D’une part, l’individu s’oublie, se met de côté, laissant alors une place pour qu’un Autre ou une autre chose l’investisse. D’autre part, le pouvoir a été mal représenté et abordé par l’individu (au regard de ses caractéristiques que nous avons auparavant observées), ce qui le rend encore plus majestueux et désirable. Ajoutons à cela, parfois, la méconnaissance de son propre pouvoir, perçu comme inférieur, et l’on comprend alors que les personnalités ayant le pouvoir (et non les puissants, nuance) fascinent.

Etre fasciné n’est donc pas, philosophiquement, souhaitable. D’autant moins que la fascination est ici sous forme de triptyque : le fasciné, le fascinant et l’objet fasciné – le pouvoir –. Elle en devient destructrice pour le fasciné : subjugué, le fasciné n’en est que plus docile, si nous pensons à la servitude volontaire de La Boétie ou la soif de soumission de Freud. Le pouvoir offre une jouissance à leur âme vid(é)e pour Tocqueville. Mais au aussi pour le fascinant, qui portent en lui le germe de sa destruction en tant qu’idole.

Je pense que l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde… Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme… Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort.(Tocqueville, De la démocratie en Amérique)

La volonté de pouvoir : du savoir à l’hubris

A la bien connue volonté de puissance, Artemy Magun préfère la volonté de pouvoir, et insiste sur le risque que constitue le pouvoir. Il en propose d’ailleurs une définition fondamentale, à savoir le « contrôle du sujet sur le savoir de l’autre sur lui ». Le savoir entretient en effet une relation spéciale avec le pouvoir : il est à la fois sa source, son objet et sa réaction. Le savoir permet en effet de donner au pouvoir une assise, des racines ; quitte à le (re)définir par la suite. Mais le savoir réagit, réexamine, se (re)produit au fur et à mesure que le pouvoir agit et se répand. C’est alors ici que l’on comprend que le savoir n’est pas Vérité, et qu’il se limite à ce que l’on sait, à ce que l’on accepte de savoir et à ce que l’on peut savoir (tant en termes de capacité que de possibilité).

Nous avons observé le désir et la fascination du pouvoir de ceux qui ne l’avaient pas (ou du moins de ceux qui croient ne pas l’avoir). Qu’en est-il de ceux qui le détiennent ? A priori, si l’on en croit Nietzsche pour qui « le désir de reconnaissance est un désir d’esclave » (puisque seul un individu dépendant souhaite être reconnu), le pouvoir n’est pas une quête de reconnaissance. Jean-Pierre Friedman, psychologue et psychanalyste, voit dans la soif de pouvoir une névrose qui mène à assimiler le pouvoir à la vie. Il permet de lutter contre la mort et devient ainsi un gage d’éternité.

Nous ne sommes plus très loin de l’hubris. Pascal déjà, dans ses Discours sur la condition des grands, affirmait :

« Surtout ne vous méconnaissez pas vous-même en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres (…) Car tous les emportements, toute la violence, et toute la vanité des Grands vient de ce qu’ils ne connaissent point ce qu’ils sont».

Chacun, quelle que soit sa posture face au pouvoir, semble fasciné.

Conclusion : vers le pouvoir de l’en-gage-ment

La philosophie n’a eu de cesse de nous avertir quant aux rapports à entretenir avec le pouvoir. Pourtant, rien ne semble changer dans le temps, telle une permanence de l’esprit, inévitablement attiré par cet objet de désir si particulier.Dans La République, Platon estimait que « les gens de bien ne veulent gouverner ni pour des richesses ni pour des honneurs », et qu’il faut ainsi les menacer d’être gouvernés par des plus méchants. C’est en effet entre nos mains que se trouve le puissant pouvoir, celui d’agir, de faire et d’être afin de construire avec les autres. Bien sûr, s’en suit une mise en danger en s’engageant, et parfois un conflit entre les vies privée et publique. Tel est sans doute le prix à payer. Hélas, tel que l’écrit Friedman à propos de la politique, « peu de gens comprennent et acceptent de prendre en compte l’ambiguïté humaine qui les ramènerait à leur propre fragilité ». Le pouvoir appartient donc définitivement aux engagés, coutumiers de ces dissonances cognitives.

Guillaume Plaisance

Bibliographie

  • Arendt Hannah, Du mensonge à la violence : Essais de politique contemporaine, Calmann-Lévy, 1972
  • Arendt Hannah,L’Impérialisme, Le Seuil, 2006, coll. Points-Essais, no356
  • Barthes Roland, Leçon inaugurale au Collège de France, Seuil, 2015
  • Blanchot Maurice,L’Entretien infini, Gallimard, 1969
  • Foucault Michel, entretien avec Gilles Deleuze, « Les intellectuels et le pouvoir », L’Arc, 1972, numéro 49.
  • French John, Raven Bertram, Cartwright Dorwin, The bases of social power, Oxford, Univer. Michigan, 1959
  • Freud Sigmund, « Psychologie des foules et analyse du moi » (1921), in Essais de psychanalyse, Payot, 1981
  • Friedman Jean-Pierre, Du Pouvoir et des Hommes, Michalon, 2011
  • Girard René, Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, 1977
  • Hobbes, Leviathan, Folio, 2000
  • La Boétie, Etienne,Discours de la servitude volontaire, Paris, Payot, coll. « Petite bibliothèque », 2002

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