Le Temps en philosophie

Le temps, en philosophie, est une des questions majeures. Alors que dans l’Antiquité, Platon accorde au temps une place de second plan et lui concède, tout au plus, d’être une représentation inférieure de l’éternité, Kant, au XVIIIe siècle, grandit le rôle du temps, dans lequel il voit une forme universelle permettant de saisir les phénomènes.

Du latin tempus, il induit la division de la durée ; Il est un moment, un instant. Il est souvent perçu comme un changement continuel et irréversible, où le présent devient le passé. Au sens plus philosophie, il est surtout le milieu homogène et indéfini, dans lequel se déroulent les évènements. Il est alors analogue à l’espace. Réfléchir sur le temps, c'est réfléchir sur l'existence elle-même : le temps est le tissu dont cette existence est faite. Pour les hommes comme pour tous les êtres vivants, exister c'est s'inscrire dans le temps, c'est parcourir, sans jamais pouvoir s'arrêter ni revenir en arrière, le chemin qui mène chacun de la naissance à la mort. Rien ne saurait interrompre le cours du temps et c'est à la fois la beauté et l'intérêt mais aussi le drame et le tragique de la vie. Le rêve du poète Lamartine : “Ô Temps ! Suspens ton vol !” est balayé par cette question du philosophe Alain : ” Combien de temps, le Temps va-t-il suspendre son vol ?”

Le caractère principal du temps est son irréversibilité, contrairement à l'espace (je peux parcourir des lieux dans des directions opposées et revenir à mon point de départ). Le temps est irréversible, il ne peut être parcouru que dans une seul direction. Au sein du temps, je ne peux pas revenir en arrière, revivre le mois la semaine ou l'heure qui vient de s'écouler. Je ne cesse au contraire de m'en éloigner. Le temps emporte tout sans retour. Si le temps est la forme de notre impuissance. Il est donc fugace. Pour Héraclite, ainsi, “on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve”, tout est changement, mouvement. Tout est en perpétuel devenir et les eaux dans lesquelles je me suis baigné hier se sont peut être déjà jetées dans la mer… 

Qu'est-ce que le temps pour les philosophes ? Une donnée à laquelle on ne peut se soustraire. Le temps renvoie à la finitude de l'homme, le cadre indépassable de son existence. Pour Pascal, par exemple, le temps provoque un effroi, lié au sentiment de l'infini : “L'homme est un point perdu entre deux infinis

Le temps et ses mouvements, passé, présent, avenir 

Toute définition du temps présuppose l'existence préalable du temps. Dire que le temps est ce milieu indéfini dans lequel se déroulent les évènements successifs suppose, par exemple, l'expérience vécue du “déroulement” et de la “succession”. De même, la définition qu'Aristote donne du temps au livre IV de la Physique ( “la mesure du mouvement selon l'antérieur et le postérieur”), n'est possible que si l'on a déjà distingué l'antérieur et le postérieur, l'avant et l'après qui sont des modalités du temps lui-même.

Des trois moments du temps, le passé, le présent et l'avenir, un seul, semble-t-il m'est réellement donné, un seul paraît être réellement vécu sans discussion possible : c'est le présent. Si l'on veut bien y réfléchir, nous n'en sortons jamais. Certes notre inquiétude face à l'avenir est un fait et le souvenir d'une humiliation passée aussi, mais ce sont des faits présents. Ce qu'il y a de réel dans l'avenir, c'est qu'il sera présent ; ce qu'il y a de réel dans le passé, c'est qu'il fut présent. Quand nous tentons de considérer dans leur réalité passé et avenir, nous comprenons qu'ils tirent tout leur sens de notre pensée actuelle. Ainsi conclut Saint Augustin dans ses Confessions : ” Il y a trois temps : le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur”.

En un sens, on peut donc dire que seul le présent existe, mais on peut également soutenir que seul le présent n'existe pas et c'est là toute l'irrationnalité et le paradoxe du temps. Le présent se décompose en deux moments qui ont justement pour caractère de ne pas être présent. Le premier moment est le fait de ce qui vient tout juste de se passer et le second, c'est ce qui va tout de suite advenir. Entre l'immédiatement passé et l'immédiatement futur, où est le présent ? Le temps de prononcer son nom que le présent est déjà du passé. Ce présent au sein duquel nous voulions reconnaître la réalité du temps se révèle donc à l'analyse comme un être insaisissable, un instant mathématique, une pure fiction sans épaisseur existentielle. Le temps serait donc, comme le suppose Aristote, un être qui se décompose entre deux néants : ce qui fut et ce qui sera. Le temps est divisible donc, mais ses parties n'existent pas. Entre être et non-être, il faut croire que le temps n'a qu'une “existence imparfaite et obscure”.

La mémoire, un défi au temps

La mémoire est le moyen à la disposition de l'homme pour lutter contre la fugacité du temps. Proust appelle cela la mémoire affective : “Pour la magie du ressouvenir, le passé pouvait être restitué”. Bien sûr, on ne retrouve jamais le passé tel qu'il était, on l'évoque toujours en fonction de ce que l'on est devenu. Le passé est donc une réinterprétation. Les souvenirs évoluent et se transfigurent avec nous. La mémoire est cette reproduction d'un état de conscience passé avec ce caractère qu'il est reconnu par le sujet comme passé. Mais comment se fixe le souvenir ? Sous quelle forme survit-il et se manifeste-t-il à la conscience ? Est-il capable de nous restituer fidèlement le passé ? Quand on me demande mon numéro de téléphone, je peux le donner mécaniquement sans faire d'effort pur m'en ressouvenir. Mais si l'on me demande en quelle année ai-je eu mon premier téléphone , je suis obligé de faire un effort de mémoire pour me remémorer comment je l'ai reçu, dans quel magasin suis-je allé l'acheter… Tous ces souvenirs sont datés et saisi comme des éléments du passé. Le souvenir est donc une image singulière à reconstituer et il faut le distinguer de l'habitude qui est un mécanisme qui s'est fixé en moi par l'exercice.

Mais il est bien connu que la mémoire s'appauvrit avec le temps. Demandons à un sujet de produire un dessin d'après un modèle. Six mois après, on lui demande de reproduire le même dessin, mais cette fois-ci, “de mémoire”. Le souvenir s'est intellectualisé. Le dessin fait de mémoire a des formes plus régulières, plus géométriques que le modèle initial. Le souvenir a subi une reconstruction dans le sens d'une rationalisation des formes : il se montre simplifié et appauvri. Mais en même temps, le souvenir peut apparaître enrichi d'une matière extérieure à lui, transfiguré par les évènements qui lui succèdent pour prendre un sens nouveau. Dans ses Confessions, Rousseau évoque ses débuts difficiles dans la vie avec le recul et la maturité nécessaires pour poétiser les moments passés à l'aune de ses réussites présentes.

Les lacunes de la mémoire sont peut-être salutaires. L'oubli n'est pas un mécanisme purement négatif, il est révélateur de la personne. Je peux par exemple expulser de ma mémoire tout ce qui dans mon passé m'est insupportable, pénible ou contraire aux exigences de ma conscience morale. Le refoulement dans l'inconscient des souvenirs traumatiques est alors pour Freud, un mécanisme de défense de la psyché. Enfin, selon Nietzsche, la conservation intégrale du passé nous paralyserait complètement et nous empêcherait de jouir innocemment du moment présent. Il faut donc savoir oublier, oublier nos échecs pour se lancer dans de nouveaux projets, oublier les déceptions amoureuses pour aimer à nouveau…

Temps vécu et temps objectif 

Le temps est compris de deux manières selon Bergson : soit par la conscience, soit par la technique.  Le temps subjectif de la conscience est lié à nos représentations (pensées, sentiments, …) alors que le temps objectif, celui de l'horloge agit comme une mesure commune, universelle du temps. Ce que la science appelle le temps, n'est pas réellement le temps tel qu'il est vécu, ressenti par notre conscience. Quand le savant prétend mesurer le temps, en réalité c'est l'espace qu'il mesure, les portions de cercle parcourus par une aiguille sur le cadran d'une horloge par exemple. Le temps homogène du physicien est calqué sur l'espace tandis que la durée psychologique est telle que notre conscience l'éprouve. Une même heure à l'horloge peut être ressentie différemment si j'assiste à une conférence ennuyeuse ou si je lis un roman passionnant. Continue et indivisible,  la durée pure échappe aux prises de l'intelligence qui ne peut la diviser en différente parties. Pourtant, je ne suis pas seulement une conscience dans le temps, mais également une conscience du temps. J'ai conscience du temps qui passe et en cela, j'échappe en partie au temps. Lorsque je dis j'ai bien changé, il faut que, malgré le temps et qui passe et les changements, je reste la même conscience. Une conscience qui émet un jugement sur le temps est précisément hors de lui. Il n'y aurait alors de conscience du temps que pour quelqu'un qui participe à l'éternel. 

Pour Saint-Augustin, le temps est une intuition spontanée : on comprend ce qu'est le temps, mais on ne peut l'expliquer. Ainsi, le présent étant déjà du passé, le temps ne peut être rationnellement expliqué. Si le temps pouvait s'expliquer, il serait statique, donc le temps serait éternité.

Le fait que le temps soit dans la conscience est appelé temporalité. Ainsi, le présent est à la fois mémoire et anticipation.

L'homme et le temps : le divertissement

Si le temps est irréversible, l'homme cherche cependant à s'en extraire. Pascal appelle cela le divertissement. En effet, pour lutter contre notre finitude, notre mort inéluctable, l'homme cherche la conquête du pouvoir, à s'affairer, à s'approprier des biens: “Le présent n'est jamais notre but, le passé et le présent sont nos moyens, seul l'avenir est notre fin“. L'homme agité croit se trouver lui-même, mais en réalité il se fuit, il n'agite que du vide :”Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne pouvoir rester en repos“. La conscience est incapable de supporter un face-à-face avec elle-même, c'est la source du malheur et de la misère de l'homme.

Définition de Philosophes sur le temps :

– Kant :

« Le temps n’est pas un concept empirique qui dérive d’une expérience quelconque. En effet, la simultanéité ou succession ne tomberait pas elle-même sous la perception, si la représentation du temps ne lui servait a priori de fondement. Ce n’est que sous cette supposition que l’on peut se représenter qu’une chose existe en même temps qu’une autre (simultanément) ou dans des temps différents (successivement). »

– Aristote :

– “Le temps est le nombre du mouvement”

– Platon :

« [L’auteur du monde] s’est préoccupé de fabriquer une certaine imitation mobile de l’éternité, et, tout en organisant le Ciel, il a fait de l’éternité immobile et une, cette image éternelle qui progresse suivant la loi des Nombres, cette chose que nous appelons le Temps. »

– “Le Temps est l’image mobile de l’éternité immobile”

– Sartre :

“Le temps de la conscience, […] c’est le néant se glissant dans une totalité comme ferment détotalisateur.” (L'Etre et le Néant)

En résumé !

Le temps est cette succession continue, cadre de toutes mes expériences sans lequel je ne peux rien me représenter de réel. Ce qui le caractérise d'abord, c'est son irréversibilité : la flèche du temps, qui va du passé au présent et du futur, est à sens unique. Le temps soulève de nombreux paradoxes : on peut dire par exemple que le temps existe parce que nous n'en sortons jamais, mais on peut également soutenir qu'il n'existe pas, puisqu'à peine advenu, il s'abolit dans le passé. Le temps, cependant, ne m'emporte pas tout entier. Par la mémoire, (la vraie et non l'habitude) ma conscience me restitue le passé sous la forme de souvenirs précis et datés. Seulement, cette mémoire me fait parfois défaut. Mais à côté de l'oubli qui témoigne de notre faiblesse (nous oublions ce que nous n'osons pas retenir), il y a un oubli salutaire, qui est le signe même de notre liberté.

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12 Comments

  1. says: bgn9000

    Bonsoir,
    J’adore ce sujet, le temps. Je pense à Thomas Mann et son magnifique roman “Montagne Magique” qu’il aurait mis sept années à écrire.
    Le temps est tout sauf linéaire.

  2. says: KOTE MOUGANGUI EDITH NADEGE

    le temps et la mémoire

    je souhaiterais avoir le résultat dece sujet en philosophie.

  3. says: KOTE MOUGANGUI EDITH NADEGE

    Je voudrais avoir le résultats des conceptes du sujet : le temps et la mémoire.

    Merci

        1. says: Charles Édouard

          Le présent car si admet on que le présent devient passer et le future devient présent et que l’on veut enlever la transformation du temps et que l’on ce situe dans le présent nous somme éternelle car sans la transformation présent passé et future présent l’éternité est le présent

  4. says: Andréa

    Le temps et la mémoire : déjà le temps se donne à comprendre par le jeu de la nature ( le. Jour et la nuit) il n a donc pas de définition exacte car c est srai assez difficile.la mémoire est cette fonction psychique capable reproduire un état de conscience passé c est deux concepts sont intimement lies dans la mesure la mémoire est prise dans le temps

    1. says: Marty

      Le temps est défini comme étant un vampire qui dévore ses propres enfants. Le temps donne la vie et la reprend. Projettons l’avenir sur cent trente ans, personne d’entre nous présentement serait en vie. Le temps est la destruction des choses et des êtres.

  5. says: perval

    Je pense que la question du temps est un affaire intime entre l’homme et sa conscience temporalisante. Outre son ineffable révélation, il reste l’une des réalités incontournables de la curiosité philosophique de tous. Disons que comprendre le temps, c’est savoir que s’il n’était pas, rien ne serait passé, présent et futur. Augustin n’a donc pas eu tort de dire qu’on peut le comprendre intimement mais pas l’expliquer.

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