Les tragédies des autres sont toujours d’une banalité désespérante
C’est ainsi qu’Oscar Wilde, dans Le Portrait de Dorian Gray, renvoie chacun à l’incommunicabilité de ses malheurs, à la dissymétrie du vécu.
Une tragédie n’est jamais banale pour celui qui la vit, mais elle le devient presque mécaniquement pour celui qui la regarde de l’extérieur. Pourquoi ?
- Parce que la souffrance est irréductiblement singulière : La douleur n’est pas seulement un fait objectif (un deuil, une perte, un échec), c’est une expérience intérieure. Or ce qui ne se vit pas se résume. Et ce résumé sonne creux.
- Parce que nous cherchons du sens, pas de la répétition : Les malheurs des autres se ressemblent : séparation, maladie, faillite, mort. À force de répétition, l’événement devient un type, un cas parmi d’autres. La tragédie se transforme en cliché narratif.
- Parce que l’empathie a des limites structurelles : On peut comprendre, compatir, accompagner. Mais on ne peut pas habiter la tragédie de l’autre. Ce reste inaccessible produit une impression de fadeur, parfois même d’agacement.
- Parce que la banalité protège Qualifier la tragédie d’autrui de « banale » est aussi une défense inconsciente : si elle est banale chez l’autre, elle ne m’atteint pas pleinement. Sinon, elle deviendrait menaçante, contagieuse.
En conclusion, la phrase n’est donc pas cynique au sens moral. Elle est lucide sur une limite humaine : nous ne ressentons pleinement que ce qui nous arrive. Chez Wilde, comme chez Proust, l’homme est un être isolé, dont la conscience est emmurée dans son flux. Autrui est condamné à rester un étranger. Wilde présente ainsi une philosophie solipsiste.
