Monisme, dualisme et démocratie

Dans la préface de la phénoménologie de l’esprit, G.W.F. Hegel nous dit : « le vrai est le tout ». Cette phrase, à première vue énigmatique et absconse, est néanmoins symptomatique d’une position ontologique majeure qui se décline dans toutes les cultures tout au long de l’histoire de la philosophie. Cette position se nomme le monisme. Dans le cas de Hegel, que le vrai soie le tout signifie que la différence entre les objets du cosmos et le sujet se les représentant s’abolit pour ne faire plus qu’une nature commune (que Hegel nomme l’Esprit) et ce, par le truchement d’un long processus historique. Ce monisme très particulier est une position philosophique propre à Hegel, mais le monisme se décline en des versions toujours renouvelées, comme par exemple celle du disciple de Hegel, Karl Marx, ou bien plus avant dans l’histoire le bouddhisme, le scientisme, l’atomisme de Démocrite et bien d’autres philosophies ou points de vue religieux. Mais qu’est ce qui unit tous ces points de vue apparemment si divers ? Toutes les philosophies et religions monistes ont ceci en commun qu’elles considèrent que toute chose existante, l’ensemble de ce qui est, est constitué d’un seul principe. Ce principe à la base de tout être peut par exemple être la matière, et ce sont toutes les formes de matérialisme, mais il peut être aussi l’esprit (on songe à l’idéalisme de Hegel), ou encore Dieu, comme par exemple dans une vision onto-théologique du monde. Cette unité du principe fait que toute chose existant dans l’univers est une conséquence de ce principe. Par exemple dans l’Hegelianisme, l’histoire est le processus par lequel l’Esprit saisit l’univers comme étant de même nature que lui en une intuition nommée savoir absolu. Dans le monisme scientiste, l’homme est une créature matérielle, conséquence de processus physico-chimiques complexes. La pensée, les concepts, se réduisent à des échanges chimiques entre neurones et l’homme, tout comme l’univers, n’est qu’un agrégat d’atomes à la constitution heureuse.

L’homme ou le monde

Cette communauté d’existence entre le cosmos et l’homme qui l’habite et se le représente a des conséquences philosophiques importantes. La première conséquence, c’est qu’une philosophie moniste est toujours un déterminisme. En effet, s’il y a continuité de nature entre le cosmos et l’homme, les deux obéissent aux mêmes lois, les lois de l’univers auxquelles il n’y a aucune exception et auxquelles toutes choses sont soumises puisque les lois de l’univers sont l’expression du principe (matériel ou spirituel) à la base de tout. Par exemple, si, comme dans le cas du matérialisme, tout est matériel, tout phénomène sera soumis aux lois de la matière, puisque la matière est la base de toute chose existante. La deuxième conséquence est l’intelligibilité totale du cosmos. Si tout est de même nature, cette nature est intelligible. En effet, l’intelligibilité est une capacité humaine et dans le monisme, l’homme est de même nature que le cosmos ; par conséquent le cosmos lui même est parfaitement intelligible : intelligibilité et cosmos sont en effet les deux facettes d’une même chose. C’est d’ailleurs ce que dit Hegel dans ses principes de la philosophie du droit pour qui : « tout ce qui est rationnel est réel, et tout ce qui est réel, rationnel ». la rationalité, le langage rationnel étant dans tous les monismes, même les onto-théologies, le langage privilégié d’accès au cosmos.

La troisième conséquence, qui est pour beaucoup de profanes en philosophie la plus difficile à admettre, consiste dans la place accordée à l’homme par le monisme. Si l’homme est de même nature que l’univers, qu’il est en quelque sorte une poussière si on le compare au cosmos, alors, loin d’être le centre de l’univers, l’être humain est une ridicule miette et ses prétentions sont ridicules. L’homme se dissout dans la matière pour le matérialisme, dans l’État, émanation de l’Esprit universel pour Hegel, dans la volonté de Dieu pour certaines théologies. L’existence de l’homme, dans ces conditions, est donc superflue, parasitaire. Tout monisme est donc un antihumanisme.
Cet antihumanisme et ce déterminisme, communs à tous les monismes, culmine dans le bouddhisme, pour qui même la conscience est une illusion ; tandis que le scientisme, qui considère que l’homme se réduit en phénomène physico-chimiques, écarte toute spécificité humaine par rapport au reste de l’univers. Toutefois ces trois conséquences du monisme, déterminisme, antihumanisme et rationalisme absolu, ces trois conséquences ont des corollaires, des retombées pratiques lorsqu’il s’agit de penser aux conséquences morales et politiques de ces théories. Nous l’avons vu, le monisme ne fait pas la distinction entre le cosmos et l’individu. Par conséquent, les lois de la cité doivent être de même nature que les lois de l’univers et soumises à elles. De même, le citoyen, au sein de la cité, doit se soumettre aux lois de l’univers puisqu’il en est une conséquence.

Fort heureusement, les Etats modernes ne sont plus le reflet de l’ordre divin comme l’étaient les cités antiques ou les constructions politiques du moyen-âge. Mais le monisme politique subsiste dans l’idée que les comportements individuels et les lois de la cité doivent être soumis à des lois et normes objectives dont la réalité indubitable dépasse la simple volonté individuelle. Le monisme politique contemporain prend essentiellement deux formes : celle de l’écologie politique et celle du marxisme. Expliquons-nous.

Premièrement, l’écologie politique prétend baser sa politique sur des constatations environnementales contraignantes, prouvées par des énoncés et constatations scientifiques dont l’objectivité est indubitable. Ainsi, pour certains écologistes, les lois environnementales ne sont pas le fruit d’une délibération libre, ne résultent pas d’un imaginaire subjectif, mais sont la nécessité coercitive résultant d’une constatation objective. C’est comme cela que certains écologistes prétendent que, au nom d’une objectivité écologique, qu’il faut limiter l’humanité à 500 millions d’humains. Le problème est : comment cela va-t-il se faire ?

Deuxièmement, le marxisme entend baser son programme politique sur la résolution des contradictions réelles et objectives de la lutte des classes. La lutte des classes, moteur de l’histoire, engendre nécessairement le matérialisme dialectique qui est la science qui permet de résoudre les contradictions propres au capitalisme, amenant nécessairement à la dictature du prolétariat et la société sans classes.

Monisme et déterminisme

Dans les deux cas, on voit que la nature des choses fait que la politique de la cité n’est pas un choix délibéré mais est imposé par une nécessité soit environnementale, soit historique suite à des constatations prétendant à l’objectivité scientifique. On voit sans peine que ces théories monistes nient les libertés humaines puisque la liberté est niée par la nécessité. En fait une théorie politique basée sur le monisme est toujours totalitaire car dans le monisme le citoyen est toujours soumis à une réalité cosmique et objective qui fait peu de cas de sa liberté. Si tous les totalitarismes ne sont pas forcément des monismes, nous concluons de ces considérations que tout monisme politique est nécessairement un totalitarisme. Cependant, le monisme a aussi des conséquences morales : au sein de la cité (qu’elle soit libre ou dictatoriale), il n’y a pas libre-arbitre pour le citoyen si ce dernier est la conséquence de l’ordre du cosmos agissant en lui. Le destin du mythe d’Er le Pamphylien dans la république de Platon, le karma des bouddhistes, la prédestination de Jean Calvin sont autant de théories cosmiques niant la liberté humaine. De même, le déterminisme géographique, psychologique, sociologique (on songe ici entre autres au travail de Pierre Bourdieu) ou économique, si ces théories ne sont pas nécessairement monistes, elle fonctionnent comme des théories monistes puisqu’elles nient le libre-arbitre de l’homme et le réduisent à être une simple déterminité sans substance, elles fonctionnent souvent comme les théories cosmiques du destin citées plus haut tout en se voulant consciemment rationalistes et débarrassées des superstitions théologiques.
Cette relation déterministe entre le citoyen et l’univers, propre au monisme, est à double tranchant. Si j’agis bien, je communie avec le cosmos mais si j’agis mal, tout le cosmos me condamne et me punit ans que je puisse rien faire pour m’amender. Le monisme postule une transparence entre le sujet, l’univers et les lois de la cité. Cette transparence, à l’époque contemporaine, est rarement religieuse et plutôt scientifique : l’objectivité de la science s’est substitué à la volonté de Dieu.

Les démocraties occidentales doivent, selon nous, se garder de faire de la science (et de ses données prétendument objectives) un programme politique. Il ne s’agit pas de rétablir le relativisme ou des lois arbitraires mais la science se veut objective et nie la liberté humaine pour y substituer la coercition. Elle nie par conséquent la diversité des opinions qui est le fondement de la démocratie.

Guillaume Brunhes

Guillaume Brunhes est titulaire d’un DEA de philosophie. Il travaille à des romans et des textes philosophiques.

Leave a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

La modération des commentaires est activée. Votre commentaire peut prendre un certain temps avant d’apparaître.