Pandémie : Est-ce venu l’ère du technicisme ?

Dans ce texte à résonnance heideggérienne, Matthieu Daviaud retrace l’histoire de la philosophie de la technique afin de décrypter la logique techniciste à l’oeuvre dans la pandémie actuelle et tente de dessiner un modèle alternatif pour l’après.

Introduction

Depuis plusieurs semaines maintenant, les pays du monde entier ou presque se demandent comment quelques cas d’un nouveau virus apparu en Chine ont pu évoluer, en un laps de temps si bref, en unevague épidémique incontrôlable entrainant sur son passage des bouleversements sanitaires, sociaux, économiques, ou encore éthiques. Derrière les explications fournies que ne manqueront pas d’apporter les semaines, mois, voire années à venir, la réponse tient en un mot, c’est la technique. La technique industrielle qui entraine la déforestation et la mise en captivité d’animaux, probablement à l’origine de la transmission du Covid-19 à l’homme. La technique de transport de masse qui a permis la fulgurante propagation du virus provoquée par les flux internationaux de personnes. Ou encore latechnique économique et ses mesures d’austérité au nom desquelles de nombreux lits d’hôpitaux ontété fermés au cours de la dernière décennie, accélérant la saturation des services de réanimation.Paradoxalement, si la technique se retrouve au premier rang sur le banc des accusés, elle n’en reste pas moins la seule solution qui nous est proposée pour nous sortir de cette situation. Ainsi, nous voilà lancés dans une frénésie technique tous azimuts. D’abord en optant pour l’organisation collective du confinement qui vise à limiter le nombre d’individus qui seront admis en réanimation, où ils seront placés sous respirateurs artificiels. Ensuite, en dépêchant trains et avions qui, après avoir répandu la maladie aux quatre coins du globe, répartissent à présent les malades vers les places de soin encore disponibles. La productivité industrielle mondiale est quant à elle totalement réorientée vers la fabrication de quantités gargantuesques de masques et de gel hydroalcoolique. Dans le même temps, la technique économique s’active en coulisse et prévoit, fort des leçons de la crise de 2008, des plans de relance monétaires qui se comptent en milliers de milliards d’euros. Enfin, la technique de l’information continue plus que jamais d’occuper les masses qui restent enfermées chez elles dans l’attente des consignes à suivre.

À travers cette pandémie, c’est le sens de nos sociétés, de nos modes de vie techniciens qui est remis en cause. La période que nous traversons, par l’ampleur et la profondeur des questionnements induits, sonne donc comme une épreuve religieuse pour la technique. En atteste le discours du 25 mars du président de la république française que plusieurs commentateurs ont qualifié de thaumaturge. En atteste la foi qu’accorde une grande majorité des citoyens en des doctrines psalmodiées par des technocrates démiurgiques qui, bien que le découragement ne fasse pas partie de la gamme  ’émotion qu’ils s’autorisent, restent pourtant incapables d’en démontrer formellement l’efficacité. En atteste encore, l’ordalie à laquelle condamnent ceux qui, comme le préfet de police de Paris, labaudent contre ceux qui continuent de s’adonner à d’impies sorties.

La technique est ici fardée au même titre que les Dieux l’étaient lors des grandes catastrophes jusqu’au siècle des Lumières. D’un côté on la blâme d’avoir semé la maladie en représailles à l’hubris des hommes, un faix respiratoire venu de là où l’air est le plus pollué au monde, et qui frappe d’autant plus sévèrement ceux qui présentent des pathologies qui, comme le diabète, ont explosé sous l’effet de la surproduction et de la surconsommation. De l’autre côté, nous l’adjurons toutefois de se décider à nous offrir, dans sa grande mansuétude, les moyens logistiques, économiques et sanitaires à même de nous sortir de nos turpitudes. Toutefois, en nous demandant si c’est de la technique que viendra notre salut, nous ne faisons que formuler une question rhétorique. Puisqu’avec un taux de létalité (sur)estimé aux alentours de 3%, le Covid-19 n’a jamais menacé de mettre en péril la survie de l’humanité.

Tout le monde s’accorde pour dire qu’il y aura un avant et un après cette pandémie, la question étant de prédire à quoi ressemblera cet après. À partir du raisonnement précédent, nous posons qu’il y a fort à parier que notre civilisation s’enfonce encore un peu plus dans l’ère du technicisme, c’est-à-dire, de la technique érigée au rang de fanatisme religieux.

Dans ce texte, nous nous proposons donc de commencer par définir plus en détail ce qu’est au juste
la technique. Ensuite, nous tenterons d’analyser la façon dont la modernité l’a vue devenir
mondialement hégémonique, avant d’éclairer sur les premières conséquences que provoqueraient
davantage d’inféodation à celle-ci. Ce faisant, nous défendrons l’idée que l’excès technique aliène
toujours et nécessairement l’homme, et qu’en devenant son thuriféraire, nous ne ferions que
retomber d’autant plus vite et fort dans les affres contre lesquels nous espérions qu’elle nous
prémunisse.

I – Qu’est-ce que la technique ?

1) Origine étymologique

Traditionnellement, la technique est entendue comme un ensemble d’instruments et de procédés employés en vue d’une finalité. Ainsi des techniques de fabrication utilisées par l’artisan pour produire ses objets, des techniques de judo qui servent à faire chuter un adversaire, ou encore des mnémotechniques auxquelles nous recourons pour améliorer nos capacités mémorielles. Mais pour mieux comprendre la signification de ce terme, il nous faut revenir à son origine étymologique. Dans l’Antiquité, les grecs comprirent que la nature (phusis) ne se dévoile pas directement, mais drape la réalité des choses derrière un voile d’apparence. Par exemple, lorsque nous observons un fleuve, nous ne réalisons pas spontanément qu’il est composé de molécules d’H2O, ni même à quel point son courant est puissant. Autrefois, était donc nommé vérité (alètheia) le dévoilement qui consiste à passer outre les apparences en vue d’accéder à une véritable connaissance. Notons qu’à cette époque, connaitre ne renvoyait pas seulement à une explication objective et formelle des phénomènes, comme nous l’entendons aujourd’hui, mais désignait la capacité à identifier toutes les causes qui sont à l’origine de quelque chose. Il s’agissait donc d’un savoir global, d’une façon d’être au monde à la fois intellectuelle et émotionnelle qui permettait à l’homme de donner un sens à ce qui l’entoure.

Dans l’Éthique à Nicomaque, Aristote, philosophe qui s’est attaché à ordonner les connaissances de son époque, liste les cinq modes d’accès à ce dévoilement qui « ont la vérité (alethèia) pour fonction ». Il s’agit de la technique, de la science, de la sagesse, de la sagacité, et de l’intelligence. Le Stagirite définit ensuite la technique (technè) comme « un état particulier qui porte rationnellement à la production ». Selon lui, la grande spécificité de cet état est donc de faire advenir des choses qui n’étaient pas forcément prévues, sous l’effet d’une volonté productrice. Par exemple, les objets produits par l’artisan ne seraient jamais apparus naturellement tandis que les évolutions génétiques qui ont vu naitre les espèces animales portaient déjà en elles les mécanismes qui conditionnèrent leur survenue.

Au Moyen-Âge, cette scission entre la technique et les autres domaines du savoir s’est accentuée.
Celle-ci recouvrait alors des connaissances secondaires associées à la classe roturière qui les
employaient pour leur production artisanale, tandis que le reste du savoir, considéré comme noble,
était l’affaire du clergé en charge de donner un sens à l’existence humaine.

2) La technique moderne

centrale hydraulique

Pour parvenir à actualiser cette définition de la technique au sein d’une modernité qui l’a vue devenir omniprésente, nous pouvons nous appuyer sur Heidegger qui a publié un essai intitulé « La question de la technique ». Dans ce texte, le philosophe allemand repart de l’étymologie du terme qui en fait un mode du dévoilement pour le repenser à nouveaux frais. D’après lui, la distinction fondamentale entre la technique banausique que pensaient les grecs, et sa version moderne, réside dans la rationalité à partir de laquelle elle se déploie. L’ancestrale se fondait en effet sur des présupposés approximatifs, que nous pourrions aujourd’hui qualifier de débrouillardise, tandis que la nouvelle se base sur une science plus exacte, elle aussi devenue moderne et qui souhaite à présent tirer profit de la compréhension qu’elle fournit de la nature. Ce changement de paradigme est inscrit dans ce célèbre passage du « Discours de la méthode » dans lequel Descartes écrit

« qu’il est possible de parvenir àdes connaissances qui soient fort utiles à la vie ; et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ».

Dès lors, il n’est donc plus simplement question de développer distinctement deux branches du savoir qui visaient d’une part à comprendre comment agir efficacement sur la nature, et d’autre part expliquer le pourquoi de celle-ci, mais bien plutôt de combiner les avantages procurés par ces deux aspects afin d’améliorer leurs effets. Depuis, science et technique n’ont cessé de se renforcer mutuellement entrainant un véritable progrès qui a fini par reléguer au second plan les autres pans de la connaissance, que nous regroupons à présent sous le terme de savoir-être, par opposition au savoir-faire. Conséquemment, si les cinq modes du dévoilement étaient d’importances égales pour les grecs, l’entrée dans la modernité s’est accompagnée d’une dérive technico-scientifique qui s’est traduite par une volonté d’objectivation du monde, au détriment des autres rapports qui le nouait aux hommes, et qui trouve son paroxysme dans cette phrase de Max Planck qui suggère « qu’est réel tout ce qui est mesurable ». De ce fait, pour Heidegger, la technique moderne n’est plus une production mais

« une provocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée ».

L’auteur illustre son propos en opposant deux exemples. D’une part le moulin à vent qui attend
patiemment que le vent souffle sur ses hélices pour les mettre en action. D’autre part la centrale qui s’impose altière en travers du fleuve et lui somme impérieusement de fournir sa pression hydraulique afin de faire tourner ses turbines. L’essence de la technique moderne, qu’il nomme Gestell et se traduit parfois par « dispositif », parfois par « arraisonnement », réside donc dans ce changement de
rationalité qui ne cherche plus à coopérer avec la nature mais plutôt à la capturer comme un puit de
matière quantifiable duquel il souhaite pouvoir faire usage comme il l’entend.

En somme, si la technique a toujours constitué un moyen en vue d’une fin, le rapprochement de cette dernière avec la science a radicalement transformé le rapport technique qui liait l’homme à la nature, passant d’une manière de l’apprivoiser à une volonté de la dominer. Pour raisonner par analogie, il s’agit de la même différence qui existe entre les dresseurs d’animaux sauvages et certains maîtres d’animaux domestiques. Les premiers doivent œuvrer respectueusement pour se faire accepter comme simples partenaires. Les seconds éduquent leurs compagnons avec outrecuidance, les tiennent en laisse, et vitupèrent au moindre signe de désobéissance.

II – L’hégémonie technique

1) Une prise de pouvoir inévitable

Nous venons de voir qu’une rupture s’est opérée au 17ème siècle, entrainant le rapprochement de la science et de la technique. En l’espèce, il semble initialement que cette dernière se soit d’abord mise
au service de la première, notamment par la création d’appareils de mesures permettant de confirmer ou d’infirmer les théories qui étaient alors élaborées. Pourtant, en analysant ce rapport de plus près,
Heidegger indique que cette hiérarchie n’est valable qu’aux yeux de l’histoire, tandis que conceptuellement, la science moderne a en réalité toujours été placée au service de la technique moderne. En effet la physique et les mathématiques demandent à la nature « de se montrer comme un complexe calculable et prévisible de forces que l’expérimentation est commise d’interroger, afin qu’on sache si et comment la nature ainsi mise en demeure répond à l’appel ». Pour le philosophe, c’est donc en se cherchant à faire du monde un espace-temps dans lequel les phénomènes peuvent être mis en équation que la science s’est par la même occasion condamnée à dépendre de cet arraisonnement qui demande à la nature de se soumettre comme un fond mesurable, afin de pouvoir ajuster ses théories. Certes, il arrive encore qu’à certains égards la science continue de devancer la technique, comme l’a démontrée l’observation des ondes gravitationnelles intervenue presque un siècle après l’anticipation de leur existence dans la théorie de la relativité d’Einstein. Cependant, tant qu’aucune preuve tangible n’a été apportée par le biais de moyens techniques, les postulats scientifiques restent cantonnés au stade des suppositions ayant un intérêt pratique restreint. En outre, les deux disciplines n’ont pas évolué à la même vitesse, et le progrès technique parvint rapidement à mettre en évidence une complexité du réel qui échappe à toute intuition, et que les modèles scientifiques ne sont alors plus toujours capables d’interpréter totalement. Par ailleurs, si le perfectionnement des instruments de mesure a fait de la science une affaire de spécialistes, les avancées scientifiques ont quant à elles permises de mettre le progrès technique à la disposition de tous. Dorénavant, c’est bel et bien la science qui est devenue ancillaire à la technique. Et si, dans l’Antiquité, Archimède déclarait : « donnez-moi un levier et un point fixe et je soulèverai le monde », suggérant ainsi que la technique idoine démontrerait la justesse de ses calculs, nous assistons actuellement à une version moderne qui s’exclame quant à elle « donnez-moi une pandémie et je masquerai le monde » qui montre bien que la science est désormais surtout devenue un prétexte pour faire fonctionner nos usines de production à plein régime. Le sociologue Jacques Ellul abonde dans ce sens et considère ainsi qu’à compter du 20ème siècle, la technique s’est hissée au-dessus des autres champs de la connaissance pour devenir un phénomène autonome.

2) L’avènement technocratique

Objets domestiques, économie, moyens de production, de transports ou encore de communication, la révolution industrielle a brusquement projeté la technique au cœur de toutes les facettes de notre vie,
entrainant dans son sillage plusieurs illusions qui nous en dissimulent l’essence. La principale est sans doute l’illusion de simplicité, par laquelle nous pensons maitriser la technique qui nous environne bien plus que ce n’est le cas. Pour s’en assurer, choisissez au hasard n’importe lequel des objets de votre quotidien, prenez une feuille, un crayon et tentez de décrire aussi précisément que possible son fonctionnement. Ordinateur, réfrigérateur, interrupteur voire même chasse d’eau, ces choses sont en réalité sophistiquées, dans le sens où elles sont produites pour simplifier à outrance leur utilisation par rapport à leurs principes de fonctionnement. Dans cette continuité, la technique crée également une illusion de compétence, qui nous laisse croire que nous sommes capables de bien plus que ce que nous pouvons réellement accomplir. C’est le cas lorsque nous pensons savoir quelque chose alors qu’en réalité nous savons seulement que nous pouvons très rapidement retrouver cette information par le biais d’une simple recherche internet. Plus insidieusement, la technique induit également des illusions de neutralité et de progrès. La première voudrait que, puisqu’il existe de bons comme de mauvais usages à toute technique, celle-ci nous parvienne complètement neutre et dépende de la façon dont nous décidons de l’employer. Pourtant, comme l’analyse Ellul, ce n’est pas parce la technique ne se pense pas directement en termes de bien ou de mal qu’elle ne véhicule pas avec elle ses propres
valeurs comme l’utilité et l’efficacité. Par conséquent, à mesure que ce mode de connaissance prend le pas sur les autres, les valeurs qui lui sont associées finissent elles-aussi par prédominer outrageusement dans nos sociétés. La seconde porte à penser que toute avancée technique constitue nécessairement un progrès en raison du sentiment d’utilité initiale qui accompagne souvent les nouveaux outils mis au point. Cependant, comme le montre Ivan Illich dans son ouvrage sur la convivialité, les outils que nous fabriquons présentent un seuil de désutilité marginale, à compter duquel le fait de continuer à employer ces expédients perd de son intérêt (pour plus de détails sur ce point, nous renvoyons à notre article intitulé Éloge de la convivialité).

Les mirages que nous venons de mettre en exergue nous ont dévoyé vers l’hégémonie technique dans laquelle nous vivons à présent, puisqu’elles nous laissent croire que ses avancées sont toujours positives en termes d’efficacité et d’utilité. En réalité il n’en est rien et, comme nous le verrons par la suite ces valeurs sont toutes aussi relatives que les valeurs traditionnelles que nous avons fini par déprécier comme la liberté, l’égalité ou encore la justice. Mais pire encore, en raison de la prolifération technique qui perdure, notre capacité d’action excède à présent infiniment la représentation que nous pouvons imaginer de nos actes. Cet écart représente ce que le philosophe Günther Anders a conceptualisé comme un décalage prométhéen. Pour l’élève de Heidegger, qui s’est intéressé de près aux engrenages qui ont vu le régime Nazi procéder aux exterminations de masses des juifs, ainsi qu’à ceux qui ont conduit aux bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki, la puissance que nous confère nos instruments contemporains – qu’ils soient matériels ou organisationnels – créent un tel gouffre entre nos actes et leurs conséquences que nous ne pouvons plus en prendre entièrement  strong>la mesure. Ainsi, alors que nous avons initialement choisi de placer les valeurs associées à la technique au-dessus de celles véhiculées par les autres aspects de la connaissance, Anders souffle que nous ne pouvons dorénavant tout simplement plus penser nos actes à travers aucune valeur, mais seulement évaluer les risques d’un phénomène particulier et prendre diverses précautions pour le limiter. Ce n’est pas l’épisode en cours qui lui donnera tort, quand devant l’incognoscibilité des implications liées aux mesures prises contre le coronavirus, nous nous sommes entêtés à faire de la lutte contre celui-ci notre seul et unique mantra, au mépris de toute autre préoccupation sociale, économique ou éthique.

Avant d’éclairer nos propos par l’actualité, revenons brièvement sur ce que nous venons d’énoncer.
D’abord, avec Heidegger qui nous a montré que la technique moderne portait dès l’origine en elle les
germes qui la prédisposait à nous échapper. Ensuite avec Ellul qui a dessillé nos yeux sur ce que nous
en devenons d’autant plus laudateurs que nous en perdons le contrôle. Enfin, avec Anders qui nous
explique que nos dénégations ont pris une telle ampleur que notre monde est devenu monstrueux.
Qu’est-ce-à-dire, écrit-il ?

« C’est le fait que nous sommes devenus, quel que soit le pays industriel dans lequel nous vivons et son étiquette politique, les créatures d’un monde de la technique. Comprenez-moi bien. En elle-même, notre capacité de produire en très grandes quantités, de construire des machines et de les mettre à notre service, de construire des installations, d’organiser des administrations (…), etc., n’est nullement monstrueuse, mais grandiose. Comment et par quoi cela peut-il mener au ‘monstrueux’ ? Réponse: du fait que notre monde, pourtant inventé et édifié par nous, est devenu si énorme de par le triomphe de la technique, qu’il a cessé en un sens psychologiquement vérifiable, d’être encore réellement nôtre. Qu’il est devenu trop pour nous »

III – L’enfoncement dans le technicisme

À présent, nous allons pouvoir user de la définition que nous avons précédemment apportée et des
mécanismes que nous venons de mettre en évidence pour interpréter ce que nous annoncions en préambule. Par une analyse des évènements qui se déroulent actuellement nous verrons que l’extrémisme des dispositions qui sont prises actuellement ne semble pas se justifier par la relative gravitée de la situation, et que les cantiques protecteurs qui sont mis en avant maquillent en fait une infatuation techniciste cristallisée en une véritable profession de foi. Par la suite nous verrons comment la crise, ainsi orchestrée, risque fort de provoquer des conséquences antinomiques, qu’il s’agisse simplement de préserver la longévité de la vie humaine, mais plus encore afin de remettre sur un pied d’égalité l’ensemble des valeurs essentielles à la préservation d’un équilibre écologique.

1) Du refus de mourir

La doxa a façonné cette épidémie à la manière d’un adynaton en l’honneur de la vie afin de fédérer
une réponse collective et solidaire. André Comte-Sponville voit dans cette situation ce qu’il appelle un

« pan-médicalisme, une civilisation qui ferait de la santé la valeur suprême (à la place par exemple du bonheur, mais plus encore de l’amour, de la justice ou de la liberté), et qui verrait en conséquence dans la médecine la clé quasi unique de notre rapport au monde, aux autres et à nous-mêmes »

Toutefois, à y regarder de plus près, cette idéologie ne place pas tant la santé comme principe faîtier
que la technique, et ne constitue pas une lutte sacrée pour la vie mais plutôt un combat élégiaque
contre la mort. Afin de mieux cerner cette subtilité, regardons les chiffres de plus près. En effet, seule la froide analyse des statistiques est capable de combattre les boniments de ceux qui, connaissant ces chiffres, décident malgré tout d’en faire la pire catastrophe sanitaire depuis un siècle, ainsi que la pudibonderie et le pharisaïsme de ceux qui se montrent trop pusillanimes pour ne pas les croire.
Chaque année, 57 millions de personnes décèdent dans le monde, dont 3,46 millions en raison d’infection des voies respiratoires inférieures, 1,26 millions des suites du diabète, 2,8 millions de problèmes liés à l’obésité, et 6 millions des effets du tabagisme. Avec un peu plus de 100 000 décès mondialement imputables au Covid-19, cette maladie semble donc loin de représenter un facteur de mortalité significatif, encore moins un qui permettrait de l’attifer comme une eschatologie. Souvenons-nous par exemple qu’en deux semaines seulement, en 2003, la canicule avait fauché près de 70 000 personnes en Europe, dont 19 490 en France, ou que la grippe en 2017 a provoqué 14 400 morts dans le pays.

Certes, diront de nombreux observateurs, mais la relative faiblesse de ces données tient à l’extraordinaire réaction prophylactique que nous avons eue, cette fois-ci, pour limiter le nombre de drames. Pourtant, une étude publiée le 30 mars par l’Imperial College de Londres estime que seules 2 500 vies ont pu être épargnées en France par le confinement de plusieurs millions d’individus. Ces mêmes observateurs s’obstineront là encore à défendre l’absolu bien-fondé de cette décision. Pourtant, en France, au 3 avril, l’âge moyen des personnes qui ont succombé au virus est de 80,5 ans, dont nombre d’entre eux présentaient des comorbidités, dans un pays où l’espérance de vie est de 82,27 ans. Dès lors, notre action n’est pas tant celle d’une espèce humaine qui se bat pour sa survie que celle d’un cuistre demi-dieu qui ne cherche plus seulement à se rendre comme maître et possesseur de la nature, mais désormais à s’en affranchir, en repoussant quoiqu’il en coûte le moment où il devra accepter le caractère irréfragable de sa propre finitude. D’aucuns morigéneront que rien n’est plus normal tant l’accroissement de l’espérance de vie est la manifestation la plus éloquente des progrès qu’a connu la science au cours du siècle dernier. Sauf que cela fait bien longtemps que la science n’est plus que l’ombre de la technique. Pour preuve, l’industrie pharmaceutique qui ne fait guère plus qu’abreuver les pays développés de traitements, non plus faits pour guérir, mais seulement atténuer les effets de toutes les pathologies chroniques dues à nos comportements délétères, obligeant au passage les patients à dépendre de ces traitements pour le reste de leurs jours. Pour preuve également, la croissance de tout ce qui touche à l’économie à destination des séniors, dont le site du gouvernement révélait, en 2017, que celle-ci « pourrait ainsi générer un chiffre d’affaires de plus de 130 milliards d’euros en trois ans », permettant alors de comprendre aisément pourquoi nous redoublons de créativité en matière de gériatrie. Ce que nous continuons d’appeler progrès sont en fait principalement des développements de plus en plus cabalistiques qui s’efforcent de limiter les effets iatrogènes dus à l’utilisation excessives de développements techniques antérieurs, mais qui finissent trop souvent par causer, à terme, plus de dégâts. À titre d’exemple, nous pouvons mentionner les somnifères censés lutter contre les problèmes croissants d’insomnies liées à des facteurs comme l’augmentation du stress dans nos vies, ou du temps passé devant les écrans, et qui, faute d’une parfaite connaissance scientifique des mécanismes qui déclenchent l’endormissement, ne font que plonger les individus dans des états de somnolence néfastes. Autre illustration avec le développement des traitements à base d’opiacés, initialement conçus pour supprimer les signaux de douleurs envoyés par nos corps en écho à l’explosion des pathologies sévères comme les cancers, et dont les 650 000 prescriptions par jour aux États-Unis ont fini par plonger deux millions d’américains dans la toxicomanie et provoquer 90 morts par jour en raison de surdoses.

2) La dystopie techniciste

Examinons à nouveau la façon dont nous avons appréhendé cette épidémie afin de mieux comprendre en quoi elle représente un parangon de notre fanatisme envers la technique.

D’abord, rappelons que la stratégie du confinement vise uniquement à limiter la propagation du virus
afin que le nombre de cas sévères ne dépasse pas celui des places en réanimation où, non contents
d’être en mesure de soigner les gens, nous pouvons seulement les maintenir en vie artificiellement en
espérant que la nature, par l’intermédiaire de leur système immunitaire, accomplisse ce que la
technique ne nous permet pas encore de parvenir à faire. Nature contre laquelle il y a peu, Emmanuel
Macron, improvisé pour l’occasion en commandeur des croyants, et qui multiplie depuis les gestes de
prière à chacun de ses déplacements, n’hésitait pourtant pas à déclarer la guerre, qui serait donc plutôt une sorte de croisade picrocholine, n’arrivant pas à se résoudre à l’idée de ne pas pouvoir contrôler la propagation d’un virus. Comme si ce n’était pas déjà suffisamment claire, le premier apôtre Edouard Philippe déclarait récemment que les préparatifs en vue du déconfinement consistent à « travailler techniquement, scientifiquement, logistiquement pour être prêt le moment venu » et préférait
souligner la capacité d’organisation des hôpitaux davantage que la grandeur d’âme des personnels
soignants. Aucune réflexion sociale ou morale donc, mais seulement celles qui concernent les
instruments les plus utiles et efficaces pour résorber nos maux actuels. Tout cela est martelé à hue et
à dia par un nouveau clergé, formé d’un consortium de médecins mystagogues et de journalistes
obséquieux qui ne laissent plus place à aucun dissensus, mais usent et abusent d’arguties et de récits
poignants pour répandre la panique. À tel point qu’ils en profitent désormais pour annoncer directement eux-mêmes les règles à suivre, bien qu’aucun statut politique ne leur confère l’autorité pour tenir de tels propos. Et cela fonctionne à merveille puisque dans un récent sondage 60% des français se disaient inquiets de décéder des suites d’une maladie dont le taux de mortalité est au moins vingt fois moindre, et qui, après deux années de contestations politiques presque ininterrompues, se montrent aujourd’hui bien plus (trop) atones face aux directives qui leurs sont adressées. Car aucun fanatisme n’existe jamais sans sa foule de fanatiques, et il faut reconnaitre qu’à force de jouer à se faire peur, nous avons fini par rendre le peuple plus royaliste que le roi. Un peuple qui s’empresse à présent d’appeler de tous ses vœux chaque technique qui lui est présentée comme étant capable de le protéger contre un ennemi amphigourique.
Ainsi, 96% des français se déclarent favorables au confinement, dont nombre d’entre eux souhaitent son durcissement, objurguant qu’il n’est pas suffisamment respecté. Tant pis donc si l’INSEE indique que les français se déplacent moins que nos voisins allemands ou italiens, mieux vaut dénoncer que guérir, comme à Strasbourg, où les délations pour non-respect du confinement représentent à présent un quart des appels reçus par le centre de police-secours. Tant pis également si, sur le plan purement scientifique, en l’absence de traitement, de vaccin, ou autres garanties que l’été viendra éteindre l’épidémie, les experts médicaux n’ont d’autre choix que de compter sur une diffusion modérée de celle-ci afin d’atteindre, à terme, une immunité collective, mieux vaut sanctionner que débattre et, passer les premiers jours d’admonitions, les interrogations concernant le caractère draconien et les incohérences du confinement ont été étouffées pour une logique d’état répressive et parfois inconstitutionnelle qui sévit plus vite que l’épidémie. Stupéfiant également, la rapidité avec laquelle nous nous sommes faits à l’idée de devoir nous équiper de masques. Pourtant, lors de récents débats à propos des femmes voilées, nous nous étions alors positionnés en défenseurs des libertés au nom d’un idéal des Lumières qui juge avilissante l’obligation de se couvrir le visage. Il n’en est plus rien depuis et, malgré l’incertitude qui plane encore quant au réel intérêt de cet objet, nous réclamons dorénavant qu’ils nous soient fournis par milliards, que les pays se volent à présent à même le tarmac des aéroports, et dont on en retrouvera bientôt des icebergs entiers flottant dans l’océan, à côté de ceux formés de plastique. Mais ce qui préoccupe davantage, comme l’explique Yuval Hariri dans un article paru dans le Financial Times, c’est la facilité avec laquelle nous sommes en train de céder à la pavide tentation de recourir à des techniques de surveillance biométriques de masse qui sont tout autant capables de détecter des émotions que de la fièvre ou une toux. Ce dernier, accompagné de François Sureau, s’inquiète par ailleurs du fait que ces dispositions, généralement présentées comme ponctuelles, finissent généralement par usurper nos libertés pours’imposer comme de nouvelles contraintes sociales, et ressortent finalement au moindre prétexte. Comme l’illustre le penseur israélien, son pays a déclaré un état d’urgence, en 1948, lors de la guerre d’indépendance, duquel il n’est finalement jamais véritablement sorti. En France, nous avons repoussé à quatre reprises la fin de l’état d’urgence terroriste, et nous venons de voter à la hâte une loi permettant au gouvernement de déclencher par simple décret l’état d’urgence sanitaire que nous vivons en ce moment. Au regard des véritables statistiques de l’épidémie de Covid-19, nous devrions commencer à nous demander s’il ne va pas falloir désormais rester confinés, ou bien sortir masqués et surveillés à chaque pic de pollution, de canicule, ou d’épidémie de grippe ? Comme le formule l’association La Quadrature du Net, « ferons-nous reposer la santé de la population sur notre « robotisation » ou, au contraire, sur notre humanité ? »

3) Le revers de la médaille

Par ailleurs, étant donné la barbarie des mesures prises ces dernières semaines, à quoi faudra-t-il nous attendre demain, quand il s’agira de remédier d’une part à la crise économique sans précédent que
nous sommes en train de provoquer, d’autres part aux autres catastrophes liées au réchauffement
climatique contre lequel nous rechignons toujours à agir sérieusement ? Car si le coronavirus détient
pour l’heure le monopole de la crise, il faudrait être aveugle pour ne pas le percevoir comme un
révélateur des véritables difficultés que posent les inégalités de richesse et la dégradation de notre
environnement. Et, comme nous allons maintenant le voir, en nous acharnant à traiter les conséquences que soulèvent ces questions par des hérésies techniques, elles ne feront que resurgir plus nombreuses, comme les têtes de l’hydre qui symbolisent nos péchés d’orgueil.

a) Dure est l’économie, mais c’est l’économie

Accusée depuis plusieurs années par la vindicte populaire, parfois à raison, d’être devenue trop
prédatrice, nous n’avons cette fois-ci pas hésité à jeter le bébé avec l’eau du bain, afin de sauver des vies quoiqu’il en coûte ! Hors de question que de futiles considérations pécuniaires viennent entraver l’élan vital de la nation. Dans ce contexte, toute tergiversation à interrompre, reporter, voire annuler immédiatement toute activité réputée secondaire est vouée aux gémonies. Partout dans le monde, des réactions épidermiques ont malheureusement entrainées des ruptures économiques brutales
dont nous commençons à peine à entrevoir l’envergure. Aux États-Unis, ce sont déjà plus de 17 millions
de travailleurs qui ont perdu leur emploi, soit plus en quelques semaines qu’en une année et demi
après le déclenchement d’une crise des subprimes qui a fait place, au fil des ans, à une crise des
sans-abri – environ 600 000 en 2014. Plus largement, tous les pays se préparent à faire face à ce qui
sera probablement la plus forte récession que le monde ait connue. Le hic, c’est qu’en décidant de
faire passer l’économie pour une vétille au regard du sauvetage de dizaines de milliers de vies, nous
occultons le fait que l’économie est devenue si systémique que son violent ralentissement finira par
en écourter plus encore des centaines de millions d’autres dans la prochaine décennie. Selon une
étude publiée dans The Lancet, la hausse du chômage due à la crise de 2008 a causé 260 000 morts
supplémentaires par cancer, dont 160 000 en Europe. Tandis que le G20 propose un plan de relance de 5 000 milliards d’euros, encore une fois basé sur l’émission de dettes, souvenons-nous que les sauvetages des banques en 2008 obère encore les contribuables sous le poids de ces mêmes dettes, dont le niveau mondial s’élève désormais à 320% du PIB, et qui ont provoqué les coupes budgétaires à cause desquelles nous manquons aujourd’hui de places en réanimation dans les hôpitaux, ou encore de matériels de protection. Relevons aussi que ce plan ne prévoit que 15 des 5 000 milliards envisagés pour l’Afrique. Or l’organisme Oxfam estime, dans un rapport intitulé « Le prix de la dignité », que faute de mieux, les chamboulements économiques découlant des mesures de protection sanitaires drastiques pourraient faire basculer 500 millions de personnes à travers la planète dans l’indigence.

Nous pouvons donc continuer de refuser pudiquement à peser le pour et le contre entre des dommages immédiats et des dégâts différés, parce que des images d’hôpitaux saturés par nos quelques milliers de patients sont plus marquantes que la vague entrevue de millions de pauvres mourant lentement dans l’indifférence. Il n’en reste pas moins que les inégalités tuent et tueront bien plus insidieusement et bien plus massivement que ne le fera jamais le coronavirus. À ceux qui choisissent donc de continuer à penser, avec le président du conseil scientifique français, que le non-respect du confinement s’apparente à un suicide collectif, nous suggérons d’aller voir en Inde ou au Nigéria si ce n’est pas plutôt son application qui en est un.

b) Et pourtant elle souffre

Pour finir de comprendre en quoi ce que nous vivons correspond moins à de la charité qu’à de la
philautie, c’est-à-dire la défense d’un mode de vie plaisant qu’un consensus économico-scientifique
dénonce néanmoins comme insoutenable depuis plusieurs années maintenant, finissons par une analyse écologique de la situation. En janvier 2019, une grande partie des populations occidentales fustigeait le Brésil qui laissait alors brûler l’Amazonie. En revanche, ces mêmes populations se préoccupent aujourd’hui bien moins de l’origine du coronavirus, quand elles ne croient pas tout bonnement qu’il a été mis au point au sein d’un laboratoire chinois ou américain. En réalité, comme l’explique l’écologue Gilles Bœuf, cette nouvelle pandémie s’est sans surprise déclarée à cause de notre « irrespect du vivant ». Déforestation, élevage intensif, et toutes les autres techniques mortifères que nous employons finissent par mettre en promiscuité des espèces qui ne se seraient jamais rencontrées autrement et qui sont à l’origine de nouvelles infections, comme le Nipah ou Ebola qui restent bien moins médiatisées tant qu’elles n’ont pas l’audace de venir dévaster l’Europe ou les
États-Unis. Le 21 janvier dernier, un autre spécialiste de l’écologie, Serge Morand présentait ses
travaux sur ce qu’il appelle « l’épidémie d’épidémies, autrement dit l’explosion récente du nombre de
maladies infectieuses du fait de la destruction des écosystèmes ». À l’image de nos défenses
immunitaires, l’ensemble de la nature a développé des mécanismes de résilience qui lui ont permis de
surmonter tous les obstacles qui se sont dressés sur son chemin, quelles qu’en soient les difficultés. Et l’homme moderne s’imagine par arrogance qu’il peut, en l’espace d’un peu moins d’un siècle, non
seulement détruire mais aussi réparer lui-même ces équilibres homéostatiques qui ont mis des millions
d’années à s’ajuster. Les multiples palingénésies soudaines d’animaux et de végétaux qui nous
émerveillent depuis le début du confinement témoignent de ce que, comme le disait Pasteur, « le
meilleur médecin est la nature », et que si nous ne faisons pas vite preuve de beaucoup plus d’humilité, elle n’hésitera pas à se soigner sans nous.

IV – Que faire ?

Andrey Kelly, Reuters

Avant de conclure, attardons-nous quelques instants sur les solutions qui s’offrent à nous pour faire
face aux épreuves à venir. En effet, dans une société techniciste, il ne suffit plus seulement de décrire correctement un problème, mais il importe bien davantage d’y trouver des solutions utiles et efficaces. Au risque de décevoir, la philosophie ne propose que trop rarement d’instructions prêtes à l’emploi qui pourraient être suivies comme des recettes de cuisine. Toutefois, nous allons dans ce qui suit indiquer deux chemins qu’il nous semble possible d’emprunter pour traverser le désert méphitique
dans lequel nous nous trouvons. Le premier fait appel à la responsabilité individuelle que nous devrions tous exercer, en tant que citoyens du monde, pour limiter les prévarications technicistes et ainsi préserver la nature. Et puisque ce chemin sera probablement très, voire trop long, nous en
conseillerons ensuite un raccourci qui consiste à souffrir dignement des conséquences de nos actions,
et ce d’autant plus que ce n’est pas en tombant dans le pathos que nous atteindrons la robotique
athymie qui assurera notre sécurité.

1) « Dans une avalanche, aucun flocon ne se sent responsable »

Juste après les interrogations sur le contenu des semaines à venir, viennent celles sur les personnes
portant la responsabilité de la situation. L’hypercapitalisme et ses mesures d’austérité, les hommes
politiques et leurs ratiocinations de court-terme, les chinois et leur mode de vie insalubre, ou encore
les français et leurs problèmes de discipline, à qui la faute ? Seul le temps permettra d’imputer plus
précisément les charges de cette crise aux bonnes causes, il ne faudrait pas pour autant passer sous
silence notre responsabilité collective. Hannah Arendt disait que « le mal est la plupart du temps le fait de gens qui n’ont jamais su se décider à être bons ou mauvais ». La pagaille dans laquelle nous sommes pris est précisément l’œuvre de ce qu’Arendt décrivait comme la banalité du mal, elle s’explique par le fait que, tous à notre niveau, nous excipons toujours de bonnes excuses à avancer pour minimiser
notre implication dans celle-ci. En revanche, nous qui nous sommes souvent réfugiés, ces dernières
années, derrière le fait qu’à notre échelle nous n’avions aucune influence sur les choses, nous n’hésitons pas aujourd’hui à affirmer que nous sauvons une vie toutes les huit minutes simplement en
restant chez nous. Demain, il serait exécrable que nous revenions à une politique du statut quo
maintenant que nous venons de démontrer à quel point nous sommes prêts à ajuster radicalement
nos quotidiens lorsque nous sommes directement touchés. Voici donc deux conseils dispensés par
deux penseurs qui devraient nous aider à améliorer les choses, chacun à notre niveau.

a) « Se reposer, ou être libre, il faut choisir » – Thucydide

À notre grand désarroi, nous en savons encore trop peu sur la maladie qui nous touche actuellement.
En revanche, nous en savons depuis longtemps bien plus sur beaucoup de sujets. Sur nos rouages
émotionnels et intellectuels, sur les techniques économiques et politiques de gestion de crise, sur les
stratégies de propagande utilisées par les médias et les réseaux sociaux pour fabriquer des croyances,
sur les dérives de la technique, et même, avec l’agnotologie, sur pourquoi nous ignorons ce que nous
ignorons. Seulement, nos modes de vie « métro, boulot, dodo » entrecoupés de temps libre dédié au
divertissement laissent de moins en moins la place à la réflexion. Ce fut d’ailleurs une des premières
remarques qui a suivi l’annonce du confinement, « nous allons enfin pouvoir prendre le temps de
souffler un peu, de prendre du recul sur ce que nous vivons ». Or, c’est sûrement en partie parce que
nous avons perdu l’habitude de penser nos actions que nous en sommes arrivés là. À Athènes, dans la
première démocratie jamais apparue, ne pouvaient être considérés comme citoyens que ceux qui étaient libres de toute activité, car l’on jugeait à l’époque que ces derniers devaient être en mesure de dédier toutes leurs journées à la vie de la cité. De notre côté, nous sommes arrivés à un stade où être citoyen ce n’est plus tellement réfléchir, mais surtout agir pour le fonctionnement de la cité. En travaillant principalement, puis ensuite en consommant. Déjà, les politiques préparent le terrain pour
revenir rapidement à ce dogme, et nous annoncent qu’il faudra travailler plus pour compenser la baisse du PIB et rembourser les dettes contractées en raison du confinement. À ceux qui pensaient que le capitalisme s’était découvert un cœur, nous nous rendons compte qu’il l’avait simplement emprunté sur les marchés, en guise de couverture en temps de la crise, mais qu’il faudra bientôt le rendre, et avec intérêts.

La bonne nouvelle, c’est que l’effort de pensée nécessaire pour trouver les bonnes solutions nous a
été facilité de longue date par des personnes qui y ont consacré leur vie et nous ont légué de précieux
viatiques. En tournant les pages des bons ouvrages, il devient possible d’interpréter la situation de
façon bien plus fluide qu’avec le chausse-pied dont nous devons nous servir habituellement pour faire
rentrer la réalité dans les succédanés d’idées préconçues qui nous sont d’ordinaires délivrées.

b) « Any man more right than his neighbors constitutes a majority of one » – H.D Thoreau

Une fois la situation pensée par nous-mêmes, retour à l’action. Dans son traité sur la désobéissance
civile Thoreau nous exhorte à refuser l’acrasie, en agissant s’il le faut à l’encontre de la loi lorsque nous le dicte notre conscience. À travers ce billet, nous avons tenté de montrer que notre société est prisonnière d’un fanatisme à l’endroit de la technique qui place l’efficacité et l’utilité au-dessus de tout le reste. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. Il n’en a même quasiment jamais été ainsi puisque cette situation ne dure que depuis quelques décennies. Il est évident que des solutions techniques seront toujours avancées pour résoudre nos problèmes, comme c’est aujourd’hui le cas. Mais nous venons aussi de voir que plus la balance penche en faveur de ces solutions plus elle érode les autres valeurs qui fondent notre humanité et qui nous maintiennent en équilibre avec notre habitat naturel. La bonne nouvelle est que ces solutions techniques ne fonctionnent la plupart du temps que si elles sont massivement adoptées. Ainsi, en regimbant il devient possible de les rendre inefficaces et de recouvrer une forme de souveraineté par rapport à celles-ci. Comme le dirait Etienne de la Boétie, lasoudaine montée d’autoritarisme de nos gouvernements démocratiques ne tient « que parce que nous sommes à genoux ». Des gouvernements qui se refusent inlassablement à justifier les fondements
moraux, philosophiques et spirituels sur lesquels reposent une stratégie imposée sine die, troquant le
ton empathique des premiers jours pour une antienne de plus en plus péremptoire. Nul doute pourtant
que les tribunaux s’engorgeraient au moins aussi vite que les services de réanimation. En insistant pour sauver l’ancienne génération parce qu’ils ne sont pas responsables de leurs actes, car ils ne pouvaient pas imaginer qu’ils conduiraient à de telles catastrophes, nous savons en revanche que nous
condamnons la jeune génération à grandir dans un monde qui sera de plus en plus hostile.

2) Humour fati

Car il est trop tard pour l’irénisme. La nature vient de nous prouver, s’il le fallait, que nous ne pouvons continuer à la mépriser. Encore une fois, il faut bien comprendre qu’en l’absence de solution technique pérenne, nous n’aurons d’autre choix, dans les prochaines semaines, que de laisser une grande partie de la population être contaminée. La stratégie mantique que nous employons actuellement ne servira en aucun cas à nous prémunir totalement contre la maladie, mais seulement à limiter le nombre de cas sévères afin qu’ils puissent être pris en charge par les hôpitaux, chance que ne connaitront par
ailleurs que les pays les plus développés. Mais en persistant dans cette voie, qui a abaissé la vitesse de diffusion du virus de quelques contaminations à moins d’une contamination par malade, non seulement nous n’éviterons pas les cas graves ni-même les décès, mais en plus nous amplifierons toutes les externalités négatives économiques, psychologiques, ou encore éthiques que nous avons mises en évidence plus haut.

Dans ce contexte, est-ce encore raisonnable de d’aliéner la vie de milliards d’individus afin d’empêcher coûte que coûte la mort de personnes ayant atteint une sénescence déjà très avancée, en raison de leur âge ou de leur état de santé ? La question paraitra certainement cynique à plus d’un, et elle l’est, au sens philosophiquement premier du cynisme qui était une école enseignant la désinvolture et l’humilité. Car aussi immonde que puisse de prime abord sembler cette question, elle engage bel et bien la survie de notre humanité. Dans son ouvrage sur les cygnes noirs, ces évènements imprévisibles qui déstabilisent l’ordre des choses, Nassim Taleb ponctue son exposé par un chapitre intitulé amor fati. L’expression vient de Nietzsche, et signifie l’amour de la destinée. Pour Taleb, il s’agit de notre ultime solution face à un niveau de complexité qu’il nous est impossible de concevoir, et qui produira par moment des
conséquences auxquelles nous devrons nous résigner. À cette idée nous ajoutons l’humour, non pas celui des blagues potaches mais celui qui, comme le disait Romain Gary

« est une déclaration de dignité, une affirmation de la suprématie de l’homme sur ce qui lui arrive ».

Nous vivons, nous mourrons, va-t-on finir par dédramatiser cela et pleurer avec dignité nos pertes dans l’intimité, au lieu d’accuser la collectivité de la mort de ceux pour qui elle était devenue inéluctable, comme ces familles qui portent plainte pour mise en danger de la vie d’autrui après le décès de proches ayant déjà vécues de très belles vies.

Conclusion

Dans notre billet précédent, nous tentions de révéler l’illusion qu’était en train de fabriquer notre
gouvernement, faisant d’une pandémie une guerre. Encore restait-il à savoir de quoi cette illusion
était-elle le nom ? Tout au long de ce texte, nous avons essayé de montrer qu’il s’agissait d’une mise
en abîme de la technique, en d’autres termes d’un arbre technique – l’illusion – camouflant une forêt
techniciste. En analysant plus précisément d’où vient la technique, et comment elle opère, nous nous
sommes attachés à montrer que nous vivons aujourd’hui sous son joug, et que s’il devait en rester
ainsi, cette pandémie sonnerait comme les prodromes d’autres évènements qui n’en seraient que plus
funestes. C’est-à-dire que nous ne sauverions temporairement quelques-uns que pour mieux en condamner beaucoup plus tard. Cette idée ne nous semble pas acceptable, car, comme Romain Gary, nous voyons

« la vie comme une grande course de relais où chacun de nous, avant de tomber, doit
porter plus loin le défi d’être un homme ». (La Promesse de l’Aube)

Comprenons-nous bien, porter plus loin ce défi ne veut pas dire devenir misonéistes, et encore moins laisser mourir sèchement des milliers de personnes. Seulement que nous ne considérons qu’il est de notre devoir de traverser cette épreuve avec dignité, autrement dit de ne pas nous accrocher à notre passé plus que cela n’entraverait les conditions de possibilité d’un futur, autrement dit d’assurer le passage de témoin aux générations futures de l’ensemble des valeurs qui nous ont été transmises depuis l’aube de l’humanité, autrement dit d’aimer la vie, et s’il le faut à en mourir.

Pour cela, nous l’entendons continuellement, il faut respecter les consignes. Pour s’en persuader, il
faut une fois de plus revenir à l’étymologie du mot respect. Terme qui vient du latin « regarder en
arrière », très en arrière donc. Nous comprendrons alors que ce ne sont pas les récentes injonctions
qui nous condamnent à sombrer dans l’acédie technique que nous devrions respecter, mais bien plutôt
les grands principes dionysiaques des premiers hommes qui nous invitent subversivement vox
clamentis in deserto à la dilection naturelle et à l’apostasie techniciste. Tandis que les spéculations
fusent quant à savoir à quoi ressemblera le jour d’après, nous croyons quant à nous que seule cette
option saura garantir l’existence de celui-ci. En elle seule tient notre promesse de l’aube !

Matthieu Daviaud

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