Pour une philosophie du jardin

Philip Leslie Hale, Crimson Rambler, ca. 1908
Philip Leslie Hale, Crimson Rambler, 1908

Le jardin, pour la plupart d’entre nous, évoque une forme d’apaisement, de calme et de sérénité. Jardinier du dimanche ou bien véritable connaisseur, chacun a déjà fait l’expérience du contact avec les végétaux et la terre, comme un soudain retour aux sources. Les citadins jouissent quant à eux des jardins publics et des espaces verts, ou bien recréent sur leurs balcons un espace de verdure.

Dans un monde où la vitesse est reine, le jardin nous oblige à ralentir, à revenir aux cycles naturels, lents et longs. Les arbres sont nés avant nous et nous survivront. Les plantations méritent attention et patience, de se recentrer sur le temps long et non plus d’exiger l’instantané. Le jardin devient en lui-même une thérapie. C’est pour cela qu’il ne faut jamais cesser de le penser.

Une typologie du jardin

Isabelle Auricoste donne une définition très aboutie du jardin :

Le jardin est l’une de ces formes qui transitent à travers l’histoire car il est, littéralement, une inscription, aussi précise qu’un dessin magique, que trace le travail du sol à la surface du globe terrestre, héritant de toute la tradition des corps à corps avec la terre rebelle pour l’amadouer, la féconder, l’asservir peut-être. Chaque jardin implanté et cultivé décrit les limites d’un territoire défini, d’un domaine réservé et clos dans lequel, et par lequel, l’esprit a réussi à comprendre et à dominer les lois de l’univers.

 « L’enclos enchanté ou la figure du dedans », Mythes et art, 1983

L’auteure vient poser tous les enjeux que nous détaillerons ici, du travail de l’homme sur le jardin (et réciproquement) à la volonté de le fermer et de le privatiser. D’où vient alors cette passion du jardin ? L’on pourrait revenir très en amont dans l’histoire, mais retenons trois jardins. Le premier est bien entendu le Jardin d’Eden, paradis terrestre idéal, qui à lui seul explique cette passion. L’on ne peut omettre les pommes d’or du jardin des Hespérides, dans la mythologie grecque, en tant que travail herculéen. Enfin, les jardins suspendus de Babylone, impulsés par Nabuchodonosor II vers -600, appartiennent aux sept merveilles du Monde antique.

Dès lors, plusieurs types de jardins peuvent être définis, sans être exhaustifs. Le premier est donc le jardin religieux, spirituel, intellectuel ; qui nous fait penser aux jardins des cloitres, des abbayes… Le deuxième est nourricier et médicinal, qui regroupe les vergers, les potagers, les jardins de simples, etc. Le troisième est social, dit d’agrément, décoratif. Et ajoutons un quatrième, tel qu’Albert le Grand le pensait dans De vegetabilibus et plantis (1260) : « Il existe des jardins qui ne sont pas d une grande utilité et ne produisent pas grand chose. Ils sont en fait arrangés pour le plaisir des sens : pour la vue et pour l’odorat ».

A l’image de la condition humaine

Le jardin a tout d’abord pour objectif de modifier la nature, afin de la mettre au service de l’homme. La nature sauvage est transformée en jardin, ce dernier domestiquant la nature pour qu’elle nourrisse les hommes et les protège. Bien avant le matérialisme historique de Marx, Descartes notait que les machines permettent aux hommes de devenir « maîtres et possesseurs de la nature » (Discours de la méthode, 1637).

Jardins de l'Elysee
Jardins de l’Elysee

Et, dans nos grandes villes, les jardins ont vocation à reproduire la nature, à récréer des parcelles de verdure, à réintroduire le végétal dans les paysages urbains cimentés. Au-delà de l’acte écologique ou environnemental, la prise de conscience de la nécessité vitale des arbres fait réfléchir. La végétalisation des rues et des immeubles en est un exemple. C’est tout le paradoxe de la condition humaine qui détruit et recrée tout à la fois, dans un cycle éternel qui s’accélère.

Du labeur à l’art, il n’y a qu’un pas : le jardin est aussi le symbole esthétique du pouvoir, de l’excellence, de la grandeur. Versailles et les châteaux de la Loire ont fait la réputation de la France sous le siècle des Lumières. Et enfin, le jardin permet aussi d’agir. Les jardins partagés, solidaires ou encore de réinsertion représentent une forme d’engagement au même titre que le politique.

La splendeur du jardin est ainsi de mener l’homme à se confronter à sa condition, au sens d’Arendt : le travail, l’œuvre et l’action. Le jardin souligne d’ailleurs la difficulté des hommes à se saisir de leur condition. Quand le travail détruit dans un cycle infernal, l’action tente tant bien que mal de créer, d’instituer, de marquer le commencement.

Entre privé et public

Le jardin s’inscrit dans les différentes facettes de la vita activa et de la vita contemplativa en fonction de son degré de publicité. Le jardin public offre la possibilité, dans les villes notamment, de s’offrir une parenthèse verte, de rencontrer, de s’ouvrir. Les jardins privatifs, fermés, réservés à une résidence viennent poser les premières barrières. Et il est d’ailleurs particulièrement intéressant d’observer les espaces verts, souvent rectangulaires, encadrés par quatre immeubles. Sont-ils accessibles par l’extérieur, et si oui, avec un code, ou bien laissés à la disposition de tous ? Admettons qu’ils soient ouverts, oserions-nous y pénétrer en n’étant pas résident ?

Et bien sûr, les jardins appartenant à une habitation, privés donc, sont exclusifs, réservés à leur propriétaire. Inviter autrui dans son jardin n’est pas anodin : l’invitation marque alors la pénétration de l’autre dans la vie privée. Plus fort encore est le jardin secret, qui tend vers l’Intime. La représentation de ce jardin secret est tout à fait fascinante. Il peut être un vrai jardin, existant : un lieu d’enfance tenu secret, par exemple. Ou encore, être un jardin mental, dans lequel l’on s’exile. Et surtout il peut être en soi la profondeur de l’être secret. Et selon le degré d’intimité donné à ce jardin secret, l’on peut y inviter ou non l’autre.

Le jardin de la pensée

Dès qu’on parle jardin, il convient de dépasser la géométrie plane et d’intégrer la troisième dimension à notre méditation. Car l’homme-jardin par vocation creuse la terre et interroge le ciel. (…) Mais il y a encore pour l’homme-jardin une quatrième dimension, je veux dire métaphysique.

Michel Tournier, Le Vent Paraclet, Gallimard, 1979

Le jardin spirituel, invitant à la fois à la réflexion et à la contemplation, fait penser, assez naturellement, à la philosophie épicurienne et à la fameuse réflexion de Voltaire par la voix de Candide : « il faut cultiver notre jardin ». En effet, le jardin travaille le corps et l’esprit. Il est un véritable éloge de la lenteur, de la persévérance et de la patience. Comme un jardin, la pensée et la réflexion s’exercent peu à peu, et il faut du temps pour se forger son propre libre-arbitre. Fort heureusement, le jardin ne compte plus ses belles plantes, de véritables pépites. Et pour les accompagner, la métaphore est omniprésente dans notre langage commun : l’on parle de pépinières d’entreprises, d’écosystème économique, etc.

Conclusion : une invitation au voyage

Le jardin a cela de magique : pourtant d’une redoutable banalité, il confronte violemment l’homme à sa finitude et à sa condition. Oser penser le jardin, c’est devoir revenir aux fondements du monde et de l’homme. Les décennies qui viennent, a priori, continueront à agir sur les définitions du jardin, quitte à en créer de nouvelles. C’est bien pour cela que toujours nous devrons y retourner, dans ces jardins.

Après tout, le jardin est une formidable invitation au voyage. L’herbe est toujours plus verte ailleurs, nous dit-on. Certainement ! Chaque jardin embaume de senteurs, et dépose en nous un peu de pollen ; donnant envie de découvrir de nouveaux jardins. Hannah Arendt, dans Rahel Varnhagen (1959), l’avait bien saisi :

« Aimer la vie est facile quand vous êtes à l’étranger. Là où personne ne vous connaît, vous tenez votre vie entre vos mains, vous êtes maître de vous-mêmes plus qu’à n’importe quel moment. ».

Chaque voyage dépose au fond de nous un virus, qui s’installe, sans forcément s’activer immédiatement. Et il n’y a pas de vaccins. Alors, pourquoi y résister ?

Guillaume Plaisance

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