Quelle(s) valeur(s) quand tout semble bouger ?

Interroger l’évidence (l’illusion ?) contemporaine, tel semble être le point commun de ces deux ouvrages. Le premier, le Petit traité des valeurs, pose sans détours la question de la « valeur » des valeurs. Le seconde, l’éloge de l’immobilité, appelle à une réflexion profonde de la mobilité et de sa représentation aujourd’hui. Retour sur ces deux traités qui tombent à pic.

Petit traité des valeurs, dirigé par Julien Deonna et Emma Tieffenbach

Petit par son titre, immense par son ambition et surtout par son apport, ce traité est à la portée de tous, et vient mettre des mots sur de biens légitimes questionnements contemporains. Après un effort pédagogique de justification des choix, les auteurs n’hésitent à poser le cadre : et si, après tout, les valeurs n’existaient pas ? L’ouvrage aurait alors pu s’arrêter là. Et pourtant. Même si les auteurs ne se disent pas exhaustifs, il convient de leur reconnaître une large couverture du sujet, tel qu’indiqué ci-dessous. Une déjà bien belle proposition !

Commençons par l’amitié. Tout de suite, l’amitié en tant que préoccupation est annoncée comme étant une forme d’amour. L’ouvrage débute donc sur les chapeaux de roue, sans tergiversation, sans détour inutile. Il pose les faits quitte à nous bousculer. Bien sûr, l’auteur nuance en précisant ses particularités (la réciprocité, le partage, etc.) ; mais rappelle aussi qu’amitié peut être synonyme d’intimité, avec toute la profondeur que cela peut impliquer – non sans rappeler François Jullien –.

Vient ensuite l’amour, en tant que souci et soin pour l’autre, et surtout pourvoyeur de sens pour notre vie. Clair, mais subtile, profond mais accessible. L’authenticité est aussi mise en lumière, au-travers de la sincérité, de la véracité ou encore de l’autonomie (même si l’on peut regretter l’absence de clin d’œil à Heidegger).

Le tour d’horizon des théories du bien-être (et non du bonheur), la réflexion autour de la notion de confiance ou encore la dignité comme synonyme (si surprenant ?) d’interdit viennent compléter les thèmes attendus sur les valeurs. Les chapitres s’enrichissent entre eux, une autre force de cet ouvrage.

Et puis arrivent des pépites, des surprises : l’enfance, l’érotisme, l’intéressant, le luxe… « Être ou ne pas un être un connard », interroge le chapitre sur l’humilité. Et reviennent bien entendu les sujets majeurs d’égalité, de liberté, de justice, de solidarité ; sans jamais replonger dans les lieux communs, en puisant aux meilleures références de la philosophie et de la pensée.

Tradition comme sacré sont placés face à face, sans doute dans l’attente de lire la question que l’on espérait trouver (et nous avions raison !) dans le chapitre dédié : quelle est la valeur de la vie ? dont la réponse est on ne peut plus convaincante. L’ultime chapitre propose d’analyser la vie privée, dans une perspective résolument moderne, même s’il aurait été appréciable d’encore davantage développer le sujet sous l’angle antique d’inspiration arendtienne.

Cet immense traité réussit le tour de force de balayer, et ce avec un regard neuf fort agréable, pas moins de 34 notions, chacune en quelques pages (qui n’en sont pas moins riches). En invitant un auteur par concept, et en s’autorisant toutes les références, Julien Deonna et Emma Tieffenbach nous livrent ici un ouvrage qui pourrait devenir très rapidement une référence en la matière.

Eloge de l’immobilité, de Jérôme Lèbre

L’avant-propos de l’ouvrage est déjà en lui-même magnifique. L’auteur (s’) imagine son lecteur, propose un dialogue alors que nous n’avions rien demandé, et finalement déjà nous absorbe dans sa pensée ainsi couchée sur le papier.

Commençons par une pensée arrêtée. Surtout pas d’arrêter de penser, mais bien d’arrêter pour penser. C’est ainsi que l’on pourrait résumer le premier chapitre. Jérôme Lèbre nous invite à un voyage, culture après culture, civilisation après civilisation, autour de l’immobilité. Paradoxal, n’est-ce pas ?

Un corps au repos est dit immobile, en physique mécanique. Telle est également la proposition de la deuxième partie de cet éloge. Et quitte à filer la métaphore mécanique, l’on pourrait affirmer qu’un corps en inertie est contraint à la mobilité infinie ou, à l’inverse, à l’immobilité. N’est-ce pas ce que nous ressentons lorsque l’immobilité nous frappe ? N’est-on pas contraint ? Peinés, pour reprendre le titre du chapitre trois ?

Si l’immobilité est une contrainte, une peine, alors elle nécessite un effort. Il s’agit là de l’invitation du philosophe, à être debout (avec toutes les connotations que l’on peut imaginer à cette station), mais sans bouger donc. Serait-ce donc aussi résister, notamment aux autres et au monde qui font de la mobilité la norme (pensons par exemple aux jeunes diplômés) ? Sans doute. Auquel cas, l’immobilité deviendrait un engagement, dès lors qu’elle est choisie. Dire cela n’est pas trahir l’auteur, assurément…

Guillaume Plaisance

Bibliographie
Deonna Julien et Tieffenbach Emma (direction) – Petit traité des valeurs – Ithaque – 2018
Lèbre Jérôme – Eloge de l’immobilité – Desclée de Brouwer – 2018

Le Petit traité compte les sujets suivants : l’amitié, l’amour, l’art, l’authenticité, la beauté, le bien-être, la compétence, la confiance, la connaissance, la créativité, la dignité, l’égalité, l’enfance, l’érotisme, l’honneur, l’humilité, l’humour, l’impartialité, l’intéressant, la justice, la liberté, le luxe, le plaisir, le pouvoir, la propriété, le sacré, le savoureux, la solidarité, le sublime, la tradition, l’utilité, la vertu, la vie, la vie privée.

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