Critique de Habemus Papam (Moretti)


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Laurence Hansen-Love publie sa critique du dernier film de Nano Moretti, Habemus Papam, qui porte sur le thème de la succession du pouvoir papale, cette cérémonie lors de laquelle un nouveau Pape est élu par ses pairs au Vatican. Laurence Hansen-Love présente ici une critique originale du film en utilisant l’angle de la psychanalyse, en relation avec la question de l’âme.

Habemus papam : La critique de Laurence Hansen-Love

« Vous ne pouvez pas ignorer que la doctrine de l’âme est incompatible avec la théorie de l’inconscient »

Cette réplique du film Habemus papam mérite une explication et appelle quelques commentaires.

En fait, je suis d’accord avec le représentant du Saint Office qui évoque cette évidence dans le film;

il est d’ailleurs très drôle et complètement farfelu d’imaginer un futur pape sollicitant un « psy ». Et pas seulement parce que l’analyse du Pape, dans le film, doit être publique. Mais aussi parce que l’analysé ne peut y parler ni de son enfance, ni de ses fantasmes, ni de ses rêves, ni de quoi que ce soit qui puisse entacher la sainteté du patient.

Plus généralement, on peut rappeler ici Freud est iconoclaste vis-à-vis des religions monothéistes :

1) Il a écrit dans L’avenir d’une illusion que la religion est « la névrose obsessionnelle de l’humanité », et il compare constamment, comme Marx, la religion à un stupéfiant, une drogue dure dont il faudra bien que l’humanité accepte un jour le sevrage…

2) L’analyste s’est substitué, dans notre monde désenchanté, au confesseur. Et ce n’est pas forcément un progrès, car le confesseur offrait gratuitement ses services d’une part ; d’autre part, il apportait non seulement l’apaisement sous le mode de rituels à l’efficacité éprouvée

(prières, petites punitions…) mais aussi l’absolution, ce que ne fait pas malheureusement le psychanalyste malgré les sommes d’argent qu’il réclame au pénitent !

3) Pour en venir au fond de la question, l’âme est en effet incompatible avec l’inconscient.

Voici pourquoi :

L’âme est une substance porteuse par nature de la vie, comme l’explique Platon dans le Phédon. L’âme, ou la monade leibnizienne si l’on préfère, qui est une substance indivisible, est donc par définition immortelle. De plus, elle doit répondre de ses péchés (à commencer par ceux d’Adam et Eve) devant l’Eternel. Cette thèse enveloppe l’idée de responsabilité et de culpabilité de tous les hommes, culpabilité qui concerne non seulement leurs actes mais leurs désirs (c’est le point crucial : «Il faut que l’homme soit coupable, sinon Dieu serait injuste » a écrit Pascal fort à propos). C’est ainsi que le dixième commandement interdit de « convoiter la femme du prochain, sa maison, sa servante etc.. », ce qui présuppose que nous devons assumer tous nos désirs.

Au contraire, chez Freud, l’esprit comporte des compartiments relativement étanches. L’inconscient ne nous est pas accessible, et même notre surmoi (notre conscience morale) est en partie inconscient. Donc on ne voit pas bien notre psyché survivant à notre corps et allant comparaître devant le tribunal de l’au-delà ! Il faudrait en effet savoir quelle est la partie de l’appareil psychique qui est immortelle et qui doit être jugée pour ses fautes…

Enfin, et surtout, selon la thèse freudienne, l’homme n’est pas responsable de ses désirs inconscients, pour la bonne et simple raison qu’il ne les connaît pas. De plus, ceux-ci remontent à la petite enfance et se sont donc invités dans notre psyché sans l’accord de notre volonté. Quant aux exigences morales, elles ne peuvent concerner que les désirs avoués, chez l’adulte, et les actes qui en résultent éventuellement. On ne va pas condamner un homme pour ses rêves, pas non plus pour ses fantasmes régressifs, ses idées fixes, ses regrets, ses névroses etc… Seul le passage à l’acte, ou à la rigueur le désir approuvé et assumé en toute conscience, peuvent être condamnables. Cette thèse invalide complètement le dogme central du péché originel.

Voilà pourquoi, en conclusion, le pape de Moretti est bien peu catholique. Quant au film, il pose le problème suivant : peut-on adhérer aux thèses de la psychanalyse et être pourtant croyant ?

Je vous laisse juge …

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