De l’amnistie à l’amnésie : quand la mémoire collective devient une arme politique

William Turner, Le Téméraire remorqué
William Turner, Le Téméraire remorqué vers son dernier mouillage pour y être détruit (1839).
Une allégorie de la fin d’un monde : le vieux vaisseau de ligne, héros de Trafalgar et gardien de la mémoire combattante, est entraîné vers l’oubli par le petit remorqueur noir de la modernité. Entre gloire spectrale et effacement programmé, cette œuvre illustre la tension entre la grandeur du souvenir et la “politique d’oubliance” nécessaire aux mutations du pouvoir.

Par Julien Malan

Jamais nos sociétés n’ont autant parlé de mémoire – et jamais elles n’ont autant oublié. On déboulonne des statues, on rebaptise des rues, on juge le passé à l’aune du présent. La mémoire devient champ de bataille : on s’y affronte pour imposer sa lecture de l’histoire, effacer ce qui dérange, magnifier ce qui conforte.

Or une nation qui ne se souvient plus de son histoire perd jusqu’à la conscience de ce qu’elle est. La mémoire, c’est la forme civique du souvenir : ce qui relie le peuple à sa durée, le citoyen à son héritage. Quand elle devient un instrument de pouvoir, elle cesse d’unir pour diviser. Quand on décide d’en haut ce qu’il faut se rappeler ou oublier, on substitue à la souveraineté populaire une morale administrée.

L’héritage de la « politique d’oubliance »

Cette tension n’est pas nouvelle. Elle remonte au XVIᵉ siècle, lorsque la France, déchirée par les guerres de Religion, dut choisir entre le devoir de mémoire et la nécessité d’oublier. C’est alors que naquit, selon l’expression du juriste Loyseau, une véritable « politique d’oubliance ». L’oubli devenait une arme d’État.

Le siècle de la peur : la violence comme expérience collective

Les guerres de Religion ne furent pas seulement des affrontements doctrinaux. Elles furent, pour reprendre Denis Richet, « une crise totale de civilisation ». Entre 1562 et 1598, le royaume connut huit guerres civiles successives, des massacres à échelle locale, des sièges interminables, des villes livrées à la haine du voisin. La violence sortit des champs de bataille pour envahir les rues, les foyers, les consciences.

Dans ce climat d’angoisse, la peur du désordre devint plus forte que la foi. Les contemporains n’étaient pas tant obsédés par l’hérésie que par le risque d’effondrement du corps social. Chaque flambée de violence semblait confirmer la faillite du pouvoir.

L’analyse de Denis Richet : Cette peur collective fut structurante : elle amena les élites à accepter la centralisation monarchique comme un remède au chaos. L’autorité devait redevenir absolue pour contenir la fureur des hommes. Mais pour reconstruire, il fallait d’abord taire : étouffer les rancunes, effacer les crimes, ensevelir la mémoire sous les édits de pacification.

L’oubli comme raison d’État

Dès l’édit de Saint-Germain (1570), la monarchie prescrit que « la mémoire de toutes choses passées demeurera éteinte et assoupie comme de chose non advenue ». Cette formule, d’une douceur trompeuse, annonce une ère nouvelle : celle où l’amnistie devient synonyme d’amnésie. L’histoire est suspendue : on ne doit plus parler des massacres, ni dans les tribunaux, ni dans les prêches, ni dans les livres. L’oubli devient une condition de la paix, et la paix, un prétexte pour l’oubli.

Le renforcement du pouvoir souverain

Mais derrière la réconciliation apparente, c’est un pouvoir qui se renforce. En imposant le silence, le roi se réapproprie le récit national. Il décide ce qu’il convient de se rappeler et ce qu’il faut laisser mourir.

La mémoire cesse d’être un bien commun pour devenir une prérogative du souverain. Cette politique du silence culminera sous Henri IV, avec l’édit de Nantes : la tolérance y est proclamée, mais à condition de n’en rien dire. L’oubli devient non seulement le prix, mais la condition même de la coexistence.

Les voix dissidentes : Simon Goulart et la mémoire interdite

Face à cette amnésie organisée, certains refusèrent de se taire. À Genève, le pasteur et historien Simon Goulart, réfugié huguenot, entreprit de sauver ce que le pouvoir voulait effacer. Dans ses Mémoires de l’estat de France sous Charles IX, publiés dès 1576, il dresse le tableau minutieux des violences, des trahisons, des massacres, mais aussi des fidélités tenues dans la tourmente.

Pour Goulart, écrire, c’est résister : « Se souvenir pour comprendre, comprendre pour ne pas recommencer. » Son œuvre s’inscrit dans une tradition protestante du témoignage, où la mémoire n’est pas vengeance, mais vigilance. Elle s’oppose frontalement à la politique d’amnistie royale, qui interdit de nommer les responsables et d’enquêter sur les crimes.

L’entreprise est risquée. Genève, pourtant refuge des exilés français, hésite à publier un texte qui pourrait compromettre ses relations diplomatiques. Le livre paraît sous fausse adresse, à « Meidelbourg », et sous un faux nom d’éditeur. Même ainsi, il sera interdit. Les cités libres craignent, elles aussi, la contagion d’une mémoire trop vive.

Deux ans plus tard, la paix de Beaulieu, dite « paix de Monsieur », s’effondre : la Ligue catholique se forme, la guerre reprend, les espoirs de concorde s’éteignent. Goulart révise son recueil, le rendant plus âpre, plus sombre. Ce qui était devoir d’histoire devient acte de résistance. La mémoire, désormais, s’écrit contre le pouvoir.

Mémoire et oubli : un combat politique

L’affrontement entre les tenants de l’oubli et ceux de la mémoire dépasse la question religieuse : il touche à la nature même du lien politique.

  • Pour la monarchie : Oublier était nécessaire pour restaurer l’unité du royaume.
  • Pour Goulart et les siens : Se souvenir était indispensable pour refonder une société plus juste.

Denis Richet voyait là l’un des paradoxes fondateurs de la modernité politique : la réconciliation exige l’oubli, mais l’oubli empêche la justice ; la mémoire nourrit la vérité, mais menace la paix. De cette contradiction naîtra la tension permanente entre autorité et liberté, entre histoire officielle et mémoire vécue.

L’oubli, sous couvert de paix civile, a donc servi à reconstituer la souveraineté monarchique. Mais, comme le montrent les mémorialistes protestants, la souveraineté ne peut être durable que si elle repose sur la vérité des faits. La légitimité du pouvoir dépend de sa capacité à reconnaître, non à effacer.

Le retour du refoulé : notre rapport malade à la mémoire

Quatre siècles plus tard, les mêmes réflexes ressurgissent. Nos sociétés saturées de mémoire ne supportent plus le poids du passé. Elles veulent commémorer sans comprendre, purifier sans penser, effacer sans assumer. On juge les morts à la lumière des valeurs du jour, on transforme la mémoire en instrument d’expiation permanente.

Mais la mémoire ainsi administrée n’est plus un acte de transmission ; c’est une mise au pas. L’histoire devient morale, et la morale, politique. Comme au XVIᵉ siècle, l’oubli s’impose sous couvert de concorde. On nous répète qu’il faut aller de l’avant, ne pas « raviver les blessures ».

Le choix du pouvoir

Mais c’est toujours le pouvoir qui décide quelles blessures doivent cicatriser et quelles autres doivent être montrées. Le risque est grand de voir s’imposer une mémoire à sens unique, construite non pour unir mais pour soumettre. Les leçons du passé sont pourtant claires : une communauté qui renonce à son histoire se condamne à la subir.

La France du XVIᵉ siècle, en cherchant à pacifier par le silence, a préparé les fractures de l’avenir. La nôtre, en voulant moraliser la mémoire, court le risque inverse : celui de perdre le sens même de sa continuité.

Conclusion : Mémoire souveraine

La mémoire n’est pas un fardeau : c’est un acte de souveraineté. Se souvenir, c’est affirmer que le passé appartient à ceux qui l’ont vécu, non à ceux qui le réécrivent. C’est refuser que l’histoire soit dictée par la mode, l’idéologie ou la culpabilité.

Pendant les guerres de Religion, les Français apprirent, douloureusement, que l’oubli imposé d’en haut n’apporte qu’une paix de façade. Aujourd’hui, à l’heure où l’histoire se morcelle et où la nation doute d’elle-même, il nous revient de retrouver une mémoire libre – non pas contre, mais pour. Car il n’y a pas de peuple souverain sans conscience de sa durée, pas de liberté sans fidélité à ce que nous avons été.

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