Adorno/Horkeimer, ou la haine de l’industrie culturelle


Le concept d’Industrie culturelle dans la Dialectique de la Raison

La théorie critique des années 70, s’est efforcée de repenser l’Aufklärung (philosophie des Lumières) du 18ème siècle. Deux auteurs majeurs, Adorno et Horkheimer, ont critiqué de manière violente l’industrie culturelle et le rationalisme des Lumières, instrument de domination selon eux.

Leur projet consiste à :

« comprendre pourquoi l’humanité, au lieu de s’engager dans des conditions vraiment humaines, [sombre] dans une nouvelle forme de barbarie » (extrait de la Critique de la raison dialectique)

La Théorie Critique et les médias

La charge menée contre les médias est en effet lourde : ils leur reprochent de faire du public un “jouet passif”, réduit à opiner, à absorber toute la matière qu’on lui présente. Les médias transformeraient les citoyens en consommateurs abêtis, objectivés, déshumanisés. Le spectateur serait une sorte d’homme générique, comme l’était l’ouvrier aliéné chez Marx, dont l’unité de condition consiste dans le fait qu’il a perdu toute fonction, et même toute capacité critique. Sa conscience devient à l’ère des mass media une machine qui effectuent des « opérations standardisées ». Le schématisme de l’entendement aurait disparu : les médiations entre les catégories et les phénomènes ne sont plus du ressort du sujet, mais de la « conscience des équipes de production » qui tracent pour les consommateurs, à leur place, les cadres leur permettant de saisir le réel. Même le moi au cœur de l’identité, qui se construit d’abord au sein de sphère d’intimité, est gangrenée par l’univers médiatique, ne serait plus qu’un « un produit breveté déterminé par la société », il se conforme à être ce que l’industrie culturelle lui impose. L’individu est intégré de force au système, il devient un maillon, une pièce d’une immense machine qu’il ne contrôle pas, il n’est plus qu’un « appareil ».

Pour ces deux penseurs, les médias sont la chute de l’homme moderne, la défaite du sujet pensant. Les médias semblent, selon eux, achever le mouvement d’ « autodestruction de la raison » prenant sa source chez les Lumières. Contre Kant, ils estiment que ce n’est pas le sujet qui est devenu majeur, mais c’est la domination qui est devenue adulte. Et cette défaite de la pensée est d’autant plus grande qu’elle semble, si l’on suit leur diagnostic, sans chance de rémission puisque « l’attachement funeste du peuple pour le mal qu’on lui fait va même au-devant de l’astuce des autorités ».

Les médias comme instrument de domination : la référence à Marx

Le second pivot de leur critique des médias se situe au niveau de la notion d’idéologie qu’ils leur attribuent. Car en sus de rendre les individus homogènes, ils véhiculent l’idéologie du « statu quo ». Les médias font triompher le divertissement. Or celui-ci produit du consensus qui aurait pour but de légitimer la société, contrairement au conflit et au dissensus qui la remettrait en question. L’exemple du fait divers, qui envahit tous les types de médias, est une « acclamation de l’ordre existant » qui, sous des dehors fatalisants (il montre aux citoyens « qu’il y a toujours plus défavorisés qu’eux », que leur condition, même mauvaise, est un moindre mal) interdisent aux individus de vouloir une modification de leurs conditions d’existence. Cette célébration quotidienne du vide, de l’anodin sert à masquer toute perspective de changement et à étouffer toute critique.

Au final les médias, devenus unique référent de la pensée publique, sont, du point de vue d’Adorno et Horkheimer, considérés comme anti-démocratiques car ils empêchent les sujets, par le biais de réseaux de manipulation et de coercition, de penser par eux-mêmes et de produire des opinions indépendantes.

L’entreprise conduite par les fondateurs de l’école de Francfort n’est en réalité fondée que sur la compréhension, puis la dénonciation des dérives de la modernité, mais pas sur la construction d’une théorie féconde qui chercherait à remédier à cette « barbarie » qu’est la raison instrumentale.  Ils condamnent définitivement la modernité dans son ensemble, elle ne donne rien à penser de fécond quant à la démocratie moderne et à l’espace public, puisque les individus sont déshumanisés et aliénés par les système médiatique.

« Kant a anticipé intuitivement ce que Hollywood fut le premier à réaliser consciemment : dans le processus de leur production, les images sont précensurées conformément aux normes de l’entendement qui, plus tard, décideront de la manière dont il faut les regarder »

Leur critique reste tout à fait actuelle.

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4 Responses to Adorno/Horkeimer, ou la haine de l’industrie culturelle

  1. romain says:

    pourquoi ne pas parler de herbert marcuse (l’homme unidimensionnel) dans cet article ? dommage car son apport est plus grand que celui de Adorno/Horkheimer … notamment sur la culture de masse, d’anonymisation des rapports humains, la domination moderne

  2. Protagoras says:

    La théorie critique de la société de consommation et des médias n’est plus à présenter. Ardono et Horkheimer font bien de parler de la défaite de la pensée, comme Baudrillard, ou Finkelkraut un peu plus tard, dénonçant l’impasse où s’est nichée l’humanité quant à la culturation, ou plus exactement, à la déculturation du monde par la voie de la banalisation de la pensée, des faits divers, et de la bêtise.

  3. [...] dit dès la naissance du petit écran) sous l’impulsion de l’école de Francfort (Adorno et Horkheimer) et n’a presque pas cessé [...]

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