
No dream is ever just a dream
Dernier film de Stanley Kubrick, sorti en 1999, Eyes Wide Shut est souvent réduit à son esthétique glaciale ou à sa scène d’orgie masquée. C’est une erreur. Kubrick y propose une méditation vertigineuse sur la conscience, le désir et l’impossibilité radicale de posséder autrui.
À partir d’une crise conjugale apparemment banale, le film met en scène une vérité philosophique profonde : les flux de conscience ne se rencontrent jamais. L’autre est irréductible. Et cette irréductibilité fissure toute construction sociale.
I. La fissure originelle : le fantasme d’Alice
Tout commence par une confession. Alice avoue à Bill qu’elle a un jour fantasmé sur un inconnu au point d’envisager de tout abandonner.
Ce n’est pas l’adultère qui bouleverse Bill — il n’y en a pas — mais la révélation qu’un monde intérieur lui échappe totalement.
C’est ici que le film rejoint la phénoménologie d’Edmund Husserl. Pour Husserl, la conscience est un flux intentionnel, structuré, irréductiblement subjectif. Je ne peux jamais accéder directement au vécu d’autrui. Je peux seulement en inférer l’existence.
Alice révèle à Bill que son intériorité ne lui appartient pas. Elle possède un monde mental autonome. Le mariage n’abolit pas la séparation des consciences.
II. Sartre : autrui comme liberté irréductible
Cette impossibilité d’accéder à la conscience d’autrui trouve son expression la plus radicale chez Jean-Paul Sartre.
Dans l’existentialisme sartrien, autrui est toujours liberté. Je ne peux jamais le réduire à une chose, ni m’assurer de sa fidélité ontologique. Le regard d’autrui me constitue autant qu’il me menace (cf. Huis Clos).
Bill croyait être le centre stable de son monde bourgeois. Il découvre qu’il n’est qu’un point de vue parmi d’autres. La jalousie n’est pas ici passion sentimentale ; elle est expérience métaphysique de la non-coïncidence.
Autrui est une transcendance. Alice n’est pas une extension de Bill. Elle est un monde.
III. Le masque et la structure du pouvoir
La scène du rituel masqué déplace la crise intime vers une dimension sociale.
Sous les masques, les visages disparaissent ; les identités sociales s’effacent ; ne restent que des corps ritualisés. Le pouvoir, lui, demeure invisible.
On peut relire cette séquence à la lumière de l’allégorie de la caverne de Platon : Bill croit voir l’envers du décor, mais ne perçoit peut-être qu’une nouvelle mise en scène.
Le pouvoir moderne chez Kubrick est spectral. Il ne frappe pas, il suggère. Il n’a pas besoin de violence ; il produit de l’intimidation symbolique.
IV. Nietzsche : le corps, le chaos et la vérité du désir
Pour comprendre pleinement Eyes Wide Shut, il faut convoquer Friedrich Nietzsche.
Nietzsche critique la morale qui réprime le corps et le chaos vital. Or le film met en scène une bourgeoisie policée, rationalisée, qui croit domestiquer le désir.
La confession d’Alice agit comme une irruption dionysiaque. Elle rappelle que le corps pense, que le fantasme traverse l’identité, que la vie excède les cadres moraux.
Bill tente de répondre par la transgression : prostitution, infiltration, errance nocturne. Mais son chaos est mimétique, pas vital. Il n’ose jamais franchir la limite.
Chez Nietzsche, il faut du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante. Bill, lui, affronte le chaos mais ne le transforme pas.
V. Rêve et réalité : la conscience fragmentée
Le film entretient volontairement une ambiguïté : rêve ou réalité ?
Inspiré d’Arthur Schnitzler, Kubrick joue sur la logique onirique. Les décors semblent artificiels, les dialogues légèrement décalés, les rencontres improbables.
La phénoménologie nous aide ici : ce qui importe n’est pas la factualité mais la structure vécue. La conscience de Bill traverse une épreuve initiatique.
La nuit new-yorkaise fonctionne comme projection de son trouble intérieur.
VI. Masculinité et illusion de maîtrise
Kubrick déconstruit la masculinité moderne.
Bill est médecin, bourgeois, intégré socialement. Il croit maîtriser son monde. La révélation d’Alice détruit cette illusion.
Il découvre que la fidélité n’est pas garantie par le statut. Le pouvoir social ne protège pas contre la liberté intérieure d’autrui.
VII. Le mot final : une décision existentielle
La scène finale, dans le magasin de jouets, referme la boucle.
Alice prononce un mot simple : « Fuck ».
Ce mot n’est ni trivial ni cynique. Il signifie : malgré l’opacité des consciences, malgré le chaos du désir, il faut choisir de vivre.
Sartre dirait : l’existence précède l’essence. Le couple n’est pas donné, il se décide.
Conclusion : voir l’irréductible
Eyes Wide Shut n’est pas un film sur le sexe ni sur le complot. C’est une méditation sur la séparation des consciences.
Husserl nous apprend que chaque conscience est un monde. Sartre que ce monde est liberté. Nietzsche que le corps et le chaos sont constitutifs de la vie.
Kubrick assemble ces vérités en une fable moderne : nous vivons les yeux grands ouverts, mais nous ne voyons jamais totalement l’autre.
Et pourtant, nous devons aimer.
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