Comment la philosophie s’empare des nouvelles technologies


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De nouveaux acteurs : Brenifier / Cespedes

Depuis la rentrée 2016, deux philosophes parisiens se sont emparés des outils numériques pour mettre en place leur pratique. Oscar Brenifier et Vincent Cespedes.

Le premier est écrivain et philosophe. Il a lancé sur la plate-forme Zoom de Google Hangouts des ateliers philosophiques, un contact visuel et directavec les internautes. Un des principaux promoteurs de la philosophie, Oscar Brenifier, opère avec le concept de pratique philosophique d’inspiration socratique, qui consiste à travailler la pensée par l’art du questionnement et développer des compétences en argumentation,questionnement, etc.

Vincent Cespedes, philosophe et essayiste a mis en place un réservoir de rêves à vocation philosophique, surnommé Dream Tanks sur Facebook. Son objectif est de faire de la philosophie directe pour bâtir une épopée démocratique. N’importe quel internaute s’empare d’un sujet et établit un dialogue avec d’autres internautes.

Leurs approches se distinguent de la philosophie académique qui s’enseigne à l’université, par la posture, le champ de réflexion et l’espace investit. La philosophie non-académique privilégie la spontanéité parfois au détriment de la rigueur, questionne les enjeux existentiels et se produit en dehors des temples dédiés. Comment ces deux philosophes, qui ont en commun la volonté de démocratiser les outils de réflexion, s’appuient-ils sur la connexion internet pour se développer ?

Le cloud d’aujourd’hui est l’agora d’hier

Imaginez une fenêtre sur votre écran connecté où l’on voit et entend une personne, qui pourrait être votre voisin, votre ami ou un inconnu. C’est le dispositif de Dream Tanks sur Facebook. Cette personne qui vous parle en direct ne peut pas vous voir, la seule manière de correspondre avec elle, passe par l’écrit. Vous lui écrivez et elle vous répond. Vous êtes libres de vous connecter ou vous déconnecter à tout moment. Le dispositif du penser ensemble sur Facebook est virtuel etvolatile.

Avec la plateforme Zoom sur Google, les règles sont strictes. La connexion ne peut se faire que sur invitation, avec inscription au préalable. Sur l’écran, s’affiche un mur de visages tel un trombinoscope. L’animateur, micro fermé , est parmi les participants qui écoutent le déroulement de l’atelier et lèvent la main pour intervenir.

Deux dispositifs et un point commun : l’affranchissement d’un espace réel et d’une présence physique.Le cloud d’aujourd’hui est l’agora d’hier, un espace immatériel, restreint, maîtrisable. Est-ce que la pensée doit s’inscrire quelque part pour exister ? Examinons comment elle opère.

Produire une pensée en direct, est-ce possible ?

Le direct est programmé chez Oscar Brenifier, une date, un horaire et une régularité. Pas de place à la spontanéité ou à l’urgence. La présence de l’animateur est primordiale. Il donne une âme au débat avec un guidage fort. Il privilégie l’état d’ignorance, nécessaire au surgissement du « bon sens » que chacun est sensé porter en lui-même. L’individu apprend à réfléchir par lui-même, le direct permet au processus de la pensée de s’élaborer.

Qu’on soit trente internautes connectés en même temps! demande Vincent Cespedes.  De la multitude! De la multitude et de l’instantané, c’est le paradigme de la philosophie direct. L’accès pour tous à Facebook crée le sentiment, que parce que nous sommes exposés au vu de tous, parce que nous partageons notre pensée, nous philosophons. Les valeurs de Facebook reposent sur une économie de partage, un sentiment de liberté démocratique et une volonté de succès planétaire. Après la réussite de Periscope, la compagnie américaine a lancé son direct en janvier 2016. Mais qu’en est-il vraiment de son utilisation ? Le direct semble créer une illusion de contact, le flux continu amplifie l’instantané, l’urgence crée un sentiment vital, et la pensée se métamorphose en réplique, démonstration ou opinion. Si l’internaute est une personne lambda qui se questionne sans règles ni lois, qu’en est-il de son rapport à l’autre ? Comment pense-t-on ensemble ?

Philosopher sur les réseaux connectés :  illusoire ou possible ?

Pour qu’une pensée puisse naître et se développer, il faut qu’elle trouve une résistance, une opposition, une tension qui la mette en mouvement. Le mouvement est une des composantes de la dialectique, qu’il soit dans l’articulation du raisonnement ou dans l’échange entre deux individus.

La méthode chez Oscar Brenifier, se base sur le questionnement socratique et l’analyse phénoménologique. Un dialogue s’engage entre l’animateur et le participant, pas d’échappatoire possible, tout est questionné, le comportement comme le langage en vue d’élaborer une pensée. Autrui est observé, disséqué, questionné, pris dans son vécu direct et invité à penser et se penser dans le même temps. La méthode ne peut fonctionner que si l’autre est présent, visible, interagissant.

Avec Vincent Cespedes, il n’y a pas de méthode stricte, l’internaute est libre de poser sa question et aux autres de l’aider à développer sa pensée, un questionnement qui se veut détacher de la rigueur philosophique : l’idée, c’est de partager en toute liberté et en direct au vu de tous. Parfois cela montre des échanges intenses qui développent une idée directrice et parfois cela donne droit à des dérives comme tomber dans la toute-puissance narcissique et ne pas prendre en charge les questions des co-pilotes ou répondre à toutesles sollicitations comme un Gargantua du flux numérique. Le flux, la rapidité, l’échange en direct fait monter l’adrénaline et donne l’illusion d’une pensée en action.

La posture des deux philosophes est différente parce que Vincent Cespedes axe vers l’expression et l’écriture d’une fiction démocratique et Oscar Brenifier vers une rigueur de l’entendement et une volonté de faire penser l’autre. Une posture différente, une utilisation différente mais une volonté commune, celle de contribuer à penser, à vivre ensemble AVEC toutes nos différences.

Philosophie et nouvelles technologies ne sont pas incompatibles, à condition que le rythme d’une pensée qui s’élabore ne se cale pas sur le flux épileptique du numérique.

Au trois tamis de Socrate qui sont : est-ce vrai ? est-ce bon ? est-ce utile ? on pourrait ajouter un quatrième : est-ce urgent ?

Un an après le lancement, Oscar Brenifier* développe la méthode de pratique philosophique qui s’étend au territoire européen avec cinq ateliers par semaine en cinq langues différentes.Vincent Cespedes* élargit le champ d’intervention aux performances musicales, aux conférences et aux marionnettes politiques et depuis un mois avec Elsa Godart, à la formation de nouveaux internautes.

Fatima Daoudi, professeur de Lettres Modernes, anime des ateliers au sein de l’association Les Petites Lumières.

Pour aller plus loin :

*Oscar Brenifier : http://www.pratiques-philosophiques.fr

*Vincent Cespedes : https://www.facebook.com/DreamTanks/?fref=ts

 

 

 

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