Internet, dynamite ou ciment du lien social ?

Le culte de la vitesse est célébré avec une ferveur croissante dans nos sociétés, en liaison avec ces autres veaux d’or que sont la performance, la gloire, la consommation ou la rentabilité.

C’est ainsi qu’Etienne Klein, physicien au prestigieux Commissariat à l’Energie Atomique, débutait son article « De la vitesse comme doublure du Temps ». Le principal responsable ? Internet, bien entendu. Et sans doute aussi chacun de nous, qui s’abandonne bien volontiers au numérique et à ses immenses capacités. Emerge ainsi une société de l’instantané, dépourvue de tout recul (et ainsi de raison ?), l’émotion prenant désormais le pas.

Une société progressivement gouvernée par la vitesse et, par extension, par l’émotion ; voici un exemple de bouleversement induit par le web. Trop souvent réduit aux réseaux sociaux et aux pages web, Internet est tellement plus. Du courrier électronique aux logiciels, des applications à la réalité augmentée, tout passe désormais par cet intermédiaire. Faut-il le rappeler, Internet est cette innovation technologique qui relie entre eux des terminaux quelle que soit la distance qui les sépare, et ce grâce au passage par des lignes (toujours plus rapides, à l’instar de la Fibre) et des serveurs répartis sur la planète.

En tant que lien entre des terminaux (les hommes ?), Internet crée et détruit, fait et défait les liens entre les hommes. Ces liens nouveaux, numériques, interpersonnels, viennent s’ajouter à la liste des rapports sociaux qui compte déjà la vie politique, le travail, l’amour ; si l’on envisage les rapports sociaux comme l’ensemble des activités qui mettent en relation les individus et les groupes. Qu’Internet bouleverse les rapports sociaux, ce n’est qu’un constat. Qu’il en crée de nouveaux, c’est tout notre questionnement.

Un espace-temps distendu

Internet a eu un effet rapide sur les individus, celui de faire éclater en morceaux les notions de temps et de distance. L’on ne cesse de le répéter, mais toute personne connectée peut communiquer avec une autre sans que les obstacles traditionnels de l’espace-temps ne l’en empêchent. Ce qui nous paraît banal aujourd’hui est une révolution fondamentale. La planète et ses caractéristiques physiques se sont écroulées en quelques années. Les millénaires sont devenus des secondes. Décimètres et sabliers, peu à peu, sont devenus miniatures.

Internet rapproche donc les individus, et ce quelle que soit leur position spatiale et temporelle. Ces liens sont devenus indifférents aux kilomètres, une annonce bien rassurante pour maintenir à distance des relations familiales, affectives ou amicales. Mieux, il peut en créer, entre des individus qui ne se sont jamais rencontrés. Hélas, le jeu avec le temps prend une forme plus tragique, grâce aux envois différés, aux modifications des informations dites temporelles. Les services d’envois de mails dans le futur et dans le passé, la programmation des SMS ne sont-ils pas synonymes de corruption de toute la situation d’énonciation ? Non seulement le destinataire est manipulé, mais en plus le contexte du message est affecté. En somme, l’émetteur prend un immense risque à jouer avec le temps.

Et surtout, Internet a abattu l’alternance entre le jour et la nuit. Il nous permet d’être relié, connecté au « jour », si le décalage horaire est bien pris en compte. Par webcams interposées, échapper à la nuit devient possible ; grâce à la lumière bleue de nos écrans. Tout aussi douloureuse que la lumière blanche de Michaël Foessel, elle nous tient en éveil, nous retire de la nuit ; dans une course effrénée au jour. Nous sommes dopés à la lumière, définitivement. Pourtant, « les gens sont beaux la nuit »… Oui, seulement si nous consentons à devenir le « hibou » de Foessel, un animal nocturne en somme.

L’implosion de l’espace-temps sert les intérêts de nos sociétés contemporaines, et le monde de l’entreprise a su en tirer profit. D’abord, face à des distances raccourcies, la mobilité devient la norme et son refus est préjudiciable pour une carrière. Ensuite, la vitesse et le haut-débit sont devenus des enjeux concurrentiels majeurs, en termes de 4G ou de Fibre. Enfin, le télétravail a créé de nouvelles opportunités pour les recruteurs (et pour les travailleurs, tant que l’équilibre travail – temps libre est respecté). Il a cependant le désavantage de recréer une distance avec les collègues, et donc d’affecter la sphère des relations professionnelles.

L’intermédiation des relations interpersonnelles

Oui, Internet recrée et remodèle les relations entre les individus et le groupes, et en cela il a apporté une pierre salutaire à l’édifice de la vie sociale. Les publications sont abondantes à ce sujet. Deux points me semblent néanmoins trop peu abordés : le règne de l’illusion provoqué par Internet et, surtout, la remodélisation de la mort.

Le lien social est devenu le règne de la dissimulation et de l’illusion. Bien entendu, les rencontres physiques n’échappent pas à la règle du masque social, de la comparaison et de la jalousie ; les maux corrupteurs de l’homme d’après Rousseau. Mais le virtuel accentue l’usage du masque social, notamment avec la généralisation des applications et des sites de rencontres. Se glisser dans la peau d’une autre personne, se forger une nouvelle personnalité, voire une identité neuve est si aisé. Quant à Facebook, le célèbre réseau social a fini d’achever le concept déjà bien mal en point d’amitié. C’est finalement la notion même de vérité qui s’en voit corrompue.

Le risque de disparition de l’intime est bien plus grand que l’on ne le croit. Dans ces mêmes colonnes j’avais défendu l’idée d’un intime mis à mal par notre conception moderne de la vie privée. Les sites de rencontres, et encore davantage les applications qui fondent le choix uniquement sur la photo de profil, constituent une menace très aboutie pour l’intime. L’intime peut naître après une rencontre virtuelle, mais sous quelle forme ? Et après combien de temps ? Être capable de regarder dans les yeux autrui pendant de longues minutes, sans sourciller, est le propre de l’intime pour François Jullien. Au-travers d’un écran, impossible.

De manière plus surprenante, c’est la finitude des hommes qui se retrouve en jeu avec Internet. La mort prend un sens nouveau. Quid de l’existence numérique post-mortem ? Les réseaux sociaux des individus sont parfois maintenus après leur décès. Des archives spécifiques ont émergé, ainsi que des cimetières numériques. Plus surprenant, de vraies cérémonies d’hommage sont organisées sur des serveurs de jeu vidéo. Mais bien au-delà, le numérique et la technologie ont permis de piloter la mort, de la programmer à distance. Quel statut alors pour le donneur d’ordre, puisqu’il n’est plus l’acteur ? Les drones tueurs, les robots commandés viennent bouleverser la morale et l’éthique des rapports sociaux. Sans oublier la cyberdélinquance et le cybercrime dans le dark web.

Internet, simple extension du réel ?

Penser Internet oblige à s’interroger sur les liens tissés avec le réel. Est-il une place à part, où tout se crée ex nihilo ? Est-il à l’inverse complètement dépendant du réel ? Cela signifierait que tout ce qui se passe sur Internet a un pendant ou un pied dans le réel. Comme souvent, la réponse se situe entre ces deux extrêmes. La plupart du temps, Internet est une extension du réel, au sens où il y puise ses fondements. Les entreprises, institutions, personnes sont avant tout réelles, puis se présentent sur les réseaux sociaux. Même l’intelligence artificielle émane de laboratoires ou d’entreprises privées, bien réelles, elles.

Se remémorer que le virtuel a besoin de l’ancrage réel est fondamental. Mais aussitôt, il faut noter que l’ancrage est acté sur les personnes, les acteurs. Les rapports sociaux, eux, peuvent définitivement rester virtuels, sans jamais être mis en lumière dans le réel. Mais existent-ils, au sens étymologique du terme : « sortir de, se manifester, se montrer » ? Le lien social créé sur Internet n’est-il pas qu’un fantasme, une chimère tant qu’il ne s’est pas manifesté dans le réel ?

A priori, non, tout lien social créé existe, parce qu’il se rend présent aux différents acteurs. Prenons l’exemple de la politique, en tant que lien social primaire, que temps inaugural irréversible, qu’action au sens arendtien. La philosophe insistait en écrivant que « les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action », peu important alors où ceux-ci peuvent être prononcés ou écrits. Internet est devenu une arène politique secondaire, où s’exprime la violence eliasienne qui a disparu du réel. En cela, elle deviendra peut-être demain l’arène politique primaire, permettant l’expression des passions politiques. Le militantisme en ligne, les pétitions, la civic tech apportent en tout cas leur contribution à la sphère politique. Mieux, les réseaux sociaux se mettent souvent au service de la politique, à l’instar de Barack Obama qui utilisa le big data pour mieux organiser sa campagne. Pire, c’est aussi l’avènement du gouvernement par le tweet avec Donald Trump.

Mais Internet, et notamment les réseaux sociaux, nous octroient une faculté assez inquiétante : celle de se créer « son » monde, souvent inconscient, déconnecté de la complexité du « vrai » monde. Prenons l’exemple de Twitter : il suffit de s’abonner à des comptes tous similaires, par exemple d’un même parti politique et de ses partisans. Alors, dans ce cas, toute l’information qui parvient à l’internaute est passée au filtre d’une seule communauté. Se créent ainsi des mondes parallèles, virtuels, de pensée. Les faits, l’information ne sont traités que d’une seule manière, et se constitue alors « une » vérité. C’est l’impression bien connue que « sur les réseaux sociaux, les gens pensent comme moi ». A moins que ce ne soit « moi » qui pense comme les gens que j’ai choisis pour faire partie de mon monde virtuel. Les schémas de la vie réelle sont bien présents sur Internet…

L’exacerbation de la menace

Mais si une différence devait marquer le virtuel du réel, c’est bien l’exacerbation et même la catalyse de la haine et de la menace. Derrière des pseudos, des fausses photos de profil et parfois même plusieurs comptes, il est tellement plus facile de laisser les bas instincts s’exprimer.

Internet a l’immense défaut de réduire à néant les derniers espaces de sécurité personnelle. Le cyberharcèlement (scolaire ou non) est omniprésent, tant l’incapacité à débattre derrière un écran est forte, et tant le culte de l’image et la jalousie atteignent leur paroxysme. Les entreprises (traditionnelles ou du numérique) font face à des difficultés similaires, et leur résilience face aux cyberattaques préoccupe désormais les civils comme les militaires. Etant en possession d’une masse impressionnante de données personnelles, chaque faille de sécurité peut être un danger potentiel pour tous les citoyens. La protection de la vie privée, au sens politique, est une priorité. A l’échelle individuelle, elle est sous-estimée, en démontre le comportement des internautes sur les réseaux sociaux. Au sens philosophique, la vie privée est en ruines. Internet a sonné le glas de l’ennui, de la contemplation, et donc de la possibilité laissée à chacun de tendre vers l’introspection. Il est grand tant de tenter de reconstruire une petite forteresse autour des individus. Le droit à la déconnexion comme à l’oubli cherche à y contribuer. Sans être suffisant.

Le pire d’Internet demeure malgré tout la distance prise par rapport à l’action. Incomparables, le fait d’être derrière son écran ou son clavier (même si sa photo et son nom sont accolés aux propos tenus) et le fait d’être en public, en face à face. L’auteur (ou l’acteur) prend de la hauteur par rapport à ce qu’il produit. Cette hauteur n’est pas intellectuelle, favorisant alors la conscience. Elle n’a rien de la réflexivité. Au contraire, l’action distante perd en réflexion. Elle favorise l’expression de la haine : après tout, l’ « ennemi » n’est plus physique, mais juste un compte sur les réseaux sociaux. C’est le triste retour de l’interruption du jugement définie par Arendt, et que Terestchenko a analysé sous la forme de la banalité du mal. Le titre de son essai, Un si fragile vernis d’humanité, vaut résumé.

Internet en tant qu’innovation a modifié en profondeur nos habitudes de vie. Facilitant le maintien et la création d’un lien social, il remet en cause des principes moraux fondamentaux en nous déresponsabilisant puisque placés à distance à la fois de notre action et de nos interlocuteurs. Quelle authenticité, au sens d’Heidegger, derrière un écran, dans un environnement où seule la célérité compte ?

Pire, Internet devient de plus en plus la reproduction du réel en « version augmentée », en exacerbant les passions et le penchant au mal des Hommes. Internet ne crée pas de nouveaux rapports sociaux, il accélère le processus de création et de destruction des rapports traditionnels. Plaqué sur le réel, il en extrait la beauté et les horreurs pour les accentuer. La réalité augmentée prend alors tout son sens. Internet aurait pu nous éloigner de notre finitude. Il réussit l’exploit de nous en rapprocher.

Guillaume Plaisance

Bibliographie

  • Arendt Hannah, Du mensonge à la violence : Essais de politique contemporaine, Calmann-Lévy, Paris, 1972
  • Arendt Hannah, Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, Paris, 1983
  • Cordonier Daniel, Le pouvoir du miroir : Changer le monde au quotidien, Georg, Paris, 1998
  • Foessel Michaël, La nuit, Autrement, Paris, 2017
  • Heidegger Martin, Être et Temps, Paris, Gallimard,‎ 1986
  • Jullien François, De l’intime: Loin du bruyant Amour, Paris, Grasset, 2013
  • Klein Étienne, « De la vitesse comme doublure du Temps », Études, 2004/3 (Tome 400), p. 341-350.
  • Rousseau Jean-Jacques, Discours sur l’origine de l’inégalité, Discours sur les sciences et les arts, Garnier-Flammarion, 1992
  • Terestchenko Michel, Un si fragile vernis d’humanité : banalité du mal, banalité du bien, La Découverte, « Recherches : Mauss », 2005

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