Vie privée : un échec pour l’intimité moderne ? Tribune de Guillaume Plaisance

Alors que sort cette semaine le film sur le lanceur d’alerte Snowden, la question de la vie privée est brûlante. Guillaume Plaisance nous invite à prendre la mesure du changement de paradigme apporté par la publicité de nos vies privées, et en corrolaire sur la nécessité de maintenir des îlots imperméables à l’extérieur.

L’intimité et les secrets qui l’entourent sont au cœur de notre société contemporaine, en ces temps où le regard de l’autre se pose sur nous aussi souvent que possible, consciemment ou non, délibérément ou non. Plus souvent inconsciente que l’inverse, la pression de nos pairs, et par agrégation de la société, semble chaque jour monter d’un cran ; le moindre de nos gestes, de nos tenues, de nos phrases étant scrutés, rapportés, déformés. Nous nous y soumettons pourtant de bonne grâce, la publicité de nos vies privée et sociale étant souvent le fait de nos propres actions : nous multiplions les publications sur les réseaux sociaux (tout en nous adonnant bien volontiers à une course au « like » ou au « follower »), quitte à réduire à néant notre vie privée. Resterait donc l’intime. Encore faudrait-il parvenir à le saisir.

L’intime revêt de si nombreuses dimensions que sa perception en a parfois été affectée. L’intime est cette partie du corps que nous ne voudrions pas dévoiler aux yeux du monde, ou seulement à quelques personnes de confiance, aimantes et aimées. Mais il est aussi la relation si spécifique tissée avec une autre personne, faisant d’elle un être spécial à nos yeux. Il est encore l’essence de l’individu, l’impénétrable, le plus profond de soi-même. Il est enfin ce lieu chaleureux qui procure, par sa sérénité et le partage, un sentiment de bien-être. L’intime peut donc être personnel ou partagé, physique ou non.

Cet intime, lorsqu’il est tourné vers soi, est crucial : il est le garant de la liberté individuelle (puisque constituant la seule parcelle qui échappe au contrôle des autres), mais aussi d’une forme de transcendance, où l’homme apprend sur lui, se découvre, se comprend. C’est la « profondeur de l’intime » de Maître Eckhart, qu’Eric Mangin qualifie de « distance essentielle en l’âme qui permet à l’homme d’être à la fois uni à Dieu et présent au monde – authentiquement humain ». Cette authenticité doit donc se trouver au fond de soi, et non en reflet de la société : ainsi, le Dasein d’Heidegger est « l’homme qui brille par son absence », puisqu’il parvient à échapper au regard des autres. Bien évidemment, l’intime se partage. Notre rapport à notre corps en est l’exemple :
mon intimité peut devenir notre dans le cadre d’un couple, où la sensualité et la sexualité font tomber les barrières du privé (au sens où l’individu prive le monde de cette partie de lui).
Mais dès que le rapport de confiance est rompu, de nouveau l’autre se voit rejeté dans une forme d’extériorité, comme pour se réapproprier notre propre intimité. Nous sommes d’ailleurs prompts à son sacrifice, lorsque nous nous perdons dans la foule d’un transport en commun ou d’un concert : notre corps est exposé à la vue et au toucher de l’autre sans que nous n’en soyons offusqués. L’intime physique est donc avant tout psychologique. Cette intimité physique partagée, à deux dans le cas d’un couple, prend tout son sens aujourd’hui, mais a besoin d’être prolongée. Le couple, qui devrait, comme la famille et la vie privée, représenter une sphère de sérénité et de réconfort face à des vies publique et sociale agressives, est en train de perdre de sa superbe. En cause notamment sa publicité et le partage avec tous d’un pseudo-bonheur irradiant – qui ne dure que le temps de la passion –. Le couple n’a plus rien de protecteur, parce qu’il est scruté, observé, soumis au jugement. Hannah Arendt précisait en effet que « l’amour, à la différence de l’amitié, meurt, ou plutôt s’éteint, dès que l’on en fait étalage ». L’amour, base théorique d’un couple, se résume bien souvent, malheureusement, à une quête sensuelle qui aboutit à une passion ; autrement dit les premières étapes qu’un duo peut vivre. Exit l’affection, l’intimité, la connivence, la coexistence. Alors le divorce est-il salvateur – quand les enfants ne jouent pas le rôle de tragique colmatage… François Jullien nous invite donc à repenser l’intimité. Être intimes, c’est conclure une alliance inconsciente qui dépasse l’amour, la sensualité ou même la sexualité : c’est l’union deux âmes pour mieux se connaître et se comprendre. Ce retour à un autre intime, celui qui permet d’exister ensemble, de se grandir, est un « vivre auprès » qui se suffit à lui-même, parce qu’il échappe au regard des autres, encore une fois. L’intime, finalement, quel que soit le sens que nous adoptions, semble aussi indispensable qu’il n’est menacé. Hannah Arendt montre notamment combien la vie privée est tombée sous les coups de la société et des individus eux-mêmes, mais aussi que la solitude, indispensable compagnon de l’intimité, a été remplacée par l’isolement, qui rompt les liens avec notre monde :

La société de masse détruit non seulement le domaine public mais aussi le privé : elle prive les hommes non seulement de leur place dans le monde mais encore de leur foyer où ils se sentaient jadis protégés du monde.(…) Une vie passée entièrement en public, en présence d’autrui, devient superficielle. Tout en restant visible, elle perd la qualité de le devenir à partir d’un fond sombre qui doit demeurer caché à moins de perdre sa profondeur en un sens non subjectif et très réel. La seule manière efficace de garantir contre le grand jour de la publicité l’ombre des choses qui ont besoin du secret, c’est la propriété privée, un lieu que l’on possède pour s’y cacher. (pp.100-113)

N’oublions pas qu’en sus, la philosophe écrivait sans encore percevoir les mutations technologiques que nous avons connues : réseaux sociaux, facilités de communication, etc. Il ne s’agit pas bien évidemment de construire le couple contre la société, ou de faire de l’intimité un rempart, mais plutôt de protéger les dernières parcelles privées qu’il nous reste. Savoir se retirer de la société, c’est s’autoriser une forme de révélation (personnelle, grâce à l’introspection, ou mutuelle, grâce à l’intimité partagée du couple) qui nous rendra d’autant plus authentique dans nos rapports aux autres.

Guillaume Plaisance, étudiant à Sciences Po Bordeaux

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