L’étonnement en philosophie


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Nous publions un texte de Guy Karl, fondateur du Jardin Philosophique, que nous vous recommandons au passage :

DE L’ETONNEMENT PHILOSOPHIQUE selon HEIDEGGER

“J’ai cru bon de donner une traduction d’un passage de la conférence “C’est quoi la philosophie” digne, à mes yeux, d’être connue et méditée.

Platon dit (Théétete 155d)) : « D’un philosophe ceci est le pathos : l’étonnement. Il n’existe pas d’autre origine de la philosophie ».

Heidegger poursuit (traduction personnelle) :

« L’étonnement, en tant que pathos, est l’archè(1) de la philosophie. Le mot grec archè nous devons le comprendre dans son sens plein. Il désigne ce d’où quelque chose procède. Mais ce « d’où » n’est pas abandonné en chemin, bien plus, l’archè accède, comme le dit le verbe archein, à ce qui règne. Le pathos de l’étonnement ne se tient pas simplement au début de la philosophie comme par exemple le lavage des mains qui précède l’opération du chirurgien. L’étonnement porte et traverse la philosophie de son règne.

Aristote dit la même chose (Mét ;A2,982b et sq) : par l’étonnement les hommes accédèrent maintenant comme au début au développement souverain du philosopher (à ce d’où le philosopher procède et qui détermine continûment le cours du philosopher)

Il serait très superficiel, et avant tout très peu grec, si nous pensions que Platon et Aristote n’établissaient que ceci, que l’étonnement est la cause du philosopher. S’ils étaient de cet avis cela signifierait : à un moment quelconque les hommes se sont étonnés, au sujet de l’étant, qu’il est, et de ce qu’il est. Poussés par cet étonnement ils commencèrent à philosopher. Sitôt que la philosophie fût entrée en chemin l’étonnement comme impulsion devint superflu, si bien qu’il disparut. Il pouvait disparaître puisqu’il n’était qu’une instigation. Mais : l’étonnement est archè – il continue de commander chaque pas de la philosophie. L’étonnement est pathos. Nous traduisons d’habitude pathos par passion, bouillonnement de sentiments. Mais pathos est lié à paschein, souffrir, endurer, supporter, mener à terme, se laisser porter, se laisser déterminer par. Il est osé, comme toujours en pareil cas, de traduire pathos par disposition (Stimmung) (2) par quoi nous nous entendons l’être en accord(Ge-stimmtheit) et l’être destiné(Be-stimmtheit. Mais nous devons risquer cette traduction parce que seule elle nous protège de nous représenter pathos dans un sens moderne et psychologique. Ce n’est qu’en comprenant pathos comme dis-position que nous pouvons au plus près caractériser le thaumazein, l’étonnement. Dans l’étonnement nous nous tenons en arrêt. Nous reculons en quelque sorte devant l’étant, devant le fait qu’il est, ainsi , et pas autrement. Aussi l’étonnement ne s’épuise-t-il pas dans ce recul devant l’être de l’étant, mais il est, comme recul et recueil en soi-même, arraché et saisi par ce devant quoi il recule. Ainsi l’étonnement est la Dis-position dans laquelle et pour laquelle l’être de l’étant s’ouvre. L’étonnement est la disposition à l’intérieur de laquelle, pour les philosophes grecs, la correspondance à l’être est accordée.

(1)Archè désigne à la fois l’origine, le début et le principe de gouvernance. Voir mon-archie, ou archonte, chef, roi, magistrat.

(2) Stimmung est difficile à rendre : tonalité, accord, humeur, disposition. C’est Heidegger lui-même qui traduit en français dans le texte par dis-position, insistant par la césure sur le positionnement (position) en face de l’être de l’étant. Quant à Ge-stimmtheit je risque : être en accord, à prendre comme substantif : disposition d’accord à l’égard de l’être de l’étant. Be-stimmtheit marque davantage une destination, un mouvement vers l’être de l’étant. Il ne faut pas prendre ces indications comme des descriptions d’affects, au sens psychologique. Ce sont des expériences du Dasein, entendons de l’être-là de l’humain face à la trouble évidence de l’être de l’étant.

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