Miossec, une philosophie en musique


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Le chanteur et parolier brestois écume les studios depuis plus de vingt ans, avec un sens de la formule et un regard acérés, parfois bienveillant, souvent désabusé, mais toujours lucide sur la société moderne et la difficile quête du bonheur.


Nous tentons dans cet article de dégager la position théorique* de Miossec sur ses grandes obsessions : l’amour, celui des autres et de soi, tous deux impossibles.

L’amour, cette passion inutile

L’amour est le thème le plus transversal, le plus obsessionnel chez le chanteur. Disons-le sans ambage, Miossec présente une vision noire des relations amoureuses : elles ne peuvent qu’échouer, du fait de l’incompréhension structurelle entre les êtres.

Dans Non Non Non je ne suis plus saoul, qui ouvre son premier album (Baiser), le narrateur tente de reconquérir sa maîtresse, en vain. La femme est mise sur un piédestal dont les supplications du narrateur ne la feront pas descendre :

Je vous téléphone encore, ivre mort au matin
Car aujourd’hui c’est la Saint-Valentin
Et je me remémore notre nuit très bien
Comme un crabe déjà mort
Tu t’ouvrais entre mes mains
Ceci est mon voeu, ceci est ma prière
Je te la fais les deux genoux à terre

Non Non Non Je ne suis plus saoûl

Elle fait un pas elle s’avance
Elle me dit au revoir
Et je pourrais encore je pense
Lui dire à plus tard
Si elle se rendait à l’évidence
Que tout nous sépare
Qu’il ne faut pas me faire confiance
Que je n’ai rien à voir
Avec ses belles espérances
Ni maintenant, ni plus tard

Recouvrance

Dire qu’à une époque elle me pensait capable de lui apprendre 
Des trucs comme qu’est-ce qui se passe au ciel

A table

La femme est irrémédiablement à distance, l’homme se confond en déclarations et en excuses inutiles. La femme est méprisante, l’homme suppliant : les relations ne sont qu’un grand malentendu, entre des attentes d’un côté et des limites de l’autre, ne pouvant conduire qu’à l’échec.

Ceci n’est pas sans rappeller la condition de l’artiste face à la beauté, décrite dans Le Fou et la Vénus de Baudelaire.

Quelle admirable journée ! Le vaste parc se pâme sous l’œil brûlant du soleil, comme la jeunesse sous la domination de l’Amour.
L’extase universelle des choses ne s’exprime par aucun bruit ; les eaux elles-mêmes sont comme endormies. Bien différente des fêtes humaines, c’est ici une orgie silencieuse.
On dirait qu’une lumière toujours croissante fait de plus en plus étinceler les objets ; que les fleurs excitées brûlent du désir de rivaliser avec l’azur du ciel par l’énergie de leurs couleurs, et que la chaleur, rendant visibles les parfums, les fait monter vers l’astre comme des fumées.
Cependant, dans cette jouissance universelle, j’ai aperçu un être affligé.
Aux pieds d’une colossale Vénus, un de ces fous artificiels, un de ces bouffons volontaires chargés de faire rire les rois quand le Remords ou l’Ennui les obsède, affublé d’un costume éclatant et ridicule, coiffé de cornes et de sonnettes, tout ramassé contre le piédestal, lève des yeux pleins de larmes vers l’immortelle Déesse.
Et ses yeux disent : – “Je suis le dernier et le plus solitaire des humains, privé d’amour et d’amitié, et bien inférieur en cela au plus imparfait des animaux.
Cependant je suis fait, moi aussi, pour comprendre et sentir l’immortelle Beauté ! Ah ! Déesse ! ayez pitié de ma tristesse et de mon délire !”
Mais l’implacable Vénus regarde au loin je ne sais quoi avec ses yeux de marbre.
Le Fou et la Vénus

L’alcool, cette fausse solution

Les paliatifs à cette condition précaire sont bien sûr bien pires que les maux. L’alcool (dont Miossec a longtemps lui-même abusé) est omniprésent : à la fois moyen de se réfugier en soi, d’oublier sa propre insignifiance et moyen de dépasser son inhibition vis-à-vis de la gent féminine.

Toute la nuit bière sur bière
A la recherche d’un animal
Qui se laisserait faire
Pour qui ce serait égal
D’avoir un homme droit et fier
Ou un qui s’étale

Le cul par terre

Elle est si belle à voir
Que je pourrais encore je pense
M’arrêter un jour de boire
Pour l’embrasser sans offenses
Sans migraines, sans cafards
Mais rien ne se passe comme je le pense
Quand l’envie me prend de boire

Recouvrance

L’homme, nous dit Miossec, est incapable d’être à la hauteur des relations, même en y mettant de la bonne volonté. Toujours looser, toujours décevant, il est en quelque sorte le Clown que décrivait Henri Michaux :

Clown, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert
à tous
ouvert à moi-même à une nouvelle et incroyable rosée
à force d’être nul
et ras…
et risible…

On croit toujours se tromper dans nos choix amoureux, nous dit Miossec en substance dans Une Bonne Carcasse. On regrette quelqu’un qu’on a quitté, sans pour autant pouvoir dire au partenaire actuel qu’on est malheureux. Remords, regrets, lâcheté semblent être l’horizon indépassable de la vision de l’amour dans ses premiers albums :

Et aujourd’hui c’est dire
Je me retrouve chez une sombre connasse
Toi au moins tu me faisais rire
C’est ça qui me tracasse
Savoir que l’on peut laisser mourir
Le plus grand amour sur une paillasse
Sans même oser lui dire
Sans même oser lui dire en face
Qu’on aurait dû tout raccourcir
Car désormais tout me dépasse

Une bonne carcasse

Du plaisir à la fin du désir

Chez le chanteur brestois, le couple n’est beau qu’à ses débuts, moment culminant du désir et du plaisir physique, avant que la quotidienneté ne prenne le dessus. Le couple n’est pas une île, il est consumé par l’extérieur (les tentations externes, la surconsommation, le travail abrutissant, la télévision, …). Comme chez Baudrillard, la société de consommation a inversé la logique de la donation phénoménologique : c’est l’objet (la société de consommation) qui pose le couple à son image, et non plus l’inverse (le couple qui crée la société à son image). Le désir s’étiole, les individus finissent par se détester, eux-mêmes et l’un l’autre :

D’après toi qu’est-ce qu’il en reste
De toutes nos belles illusions
De toute cette odeur de jeunesse
On était si beaux, si bons
Et voilà que je nous déteste
Avachis dans le salon
On dirait qu’on nous engraisse
A grosses louchées de jeux à la con
Le cul plombé par la paresse

Ca sent le brulé

Même si tu ne parles plus
A part pour dire n’importe quoi
Même si tu ne supportes plus
Jusqu’au bruit de mes pas
Même si je ne suis plus
Ce que tu pensais de moi
Même si tu ne vois plus
Ce qui te fait rester chez moi
C’est peut-être le cul
Je plaisante mais j’y crois pas
Je vois bien que tu ne veux plus
Ce genre de type comme moi
Un peu mal foutu
Et si souvent maladroit
Que j’ai perdu tout ce qui t’avait plu
Et gagné ce qui ne te plaisait pas

Je Plaisante

Sans même avoir eu un jour le flair
Que la chair s’éteint lentement
Je pense que c’est le soir où t’as éteint la lumière
En te retournant sur le flanc

Les bières aujourd’hui s’ouvrent manuellement
Que reste-t-il de ce désastre qu’est l’amour ? Les plaisirs de la chair, brute et sans détour, mais avec la aussi un goût amer, celle de la vanité, du sans lendemain.

Oh tu sais, j’ai parfois l’impression
De gâcher ma vie avec des nuits comme celle-là
Où tout ce qui se dit jamais ne se fera
Dis-moi si t’es mon ami ce que je fous encore là
Et même si demain mon haleine me trahit
Mes yeux ne mentiront pas
Quand je rejoindrai ma famille dans cet état
Je sais bien qu’on a qu’une vie
Et que la nuit compte double trois fois
On l’a tellement appris qu’on ne connait plus que ça
Oh tu sais, j’ai parfois l’impression
De gâcher ma vie avec des nuits comme celle-là
A attendre une fille qui ne veut plus ce qu’elle a
Un homme, une voiture, une famille, etc…

Des Moments de Plaisir

Avant que l’habitude nous ait laminés
Et que nos caresses sentent le réchauffé
Avant que la tendresse se soit évaporée
T’auras déjà eu d’autres envies à convoiter

Tout compte tout compte fait

N’être là que pour la baise
Et surtout pas pour les mots tendres
Mieux vaut toujours avoir un jour à rendre
Qu’avoir un jour à ravaler
Descendre, descendre
Pour ne plus jamais avoir à remonter
Le long de doux mots tendres
Qui vous donnent la nausée

Le Célibat

La question de la vie “esthétique”, celle visant à maximiser la jouissance au détriment de l’engagement, était déjà posé chez Kierkegaard dans le Journal du Séducteur. Dans ce roman philosophique, le héros met en oeuvre une sorte de manuel de séduction froid et cynique pour conclure par :

Il est trop peu d’en aimer une seule… en aimer le plus grand nombre possible, voilà qui est jouir, voilà qui est vivre”

Le Journal du Séducteur

Si le ciment des relations est physique, se pose alors la question de la fidélité, qui sera le thème prédominant de son second album (Baiser). Dans l’Infidélité, Miossec l’envisage comme irrémédiable en raison du caractère à la fois éphémère (pour une même personne) persistant (pour les femmes en général) du désir.

Mais si un beau jour je cède
Pourras-tu me pardonner
Mais si un beau jour je m’achève
Dans l’infidélité
Penses-tu que l’on se relève
De tous ces corps si étrangers
Ou que l’on en crève

L’infidélité

Je t’aime bien mais je ne t’aime plus
Ca m’est tombé dessus hier soir
Juste après qu’il ait plu
J’ai eu un terrible coup de cafard
En regardant dans la rue
Deux amoureux qui se disaient bonsoir
Ils avaient l’air tellement émus
Que j’ai voulu revoir
Mais il n’y avait même plus
De tendresse dans ma mémoire
Mais des envies d’amour cru

Juste après qu’il ait plu

A rebours, la jalousie, la volonté d’être l’unique possesseur du corps de l’autre, est permanente, à l’instar de Proust, comme consubstantiel au sentiment amoureux.

Moi la nuit quand je m’endors
Je t’imagine très bien
Perdue sous d’autres corps

Non Non Non Je ne suis plus saoûl

Enfin, après avoir posé l’échec des relations amoureuses et la vanité de la chair, l’ultime dépassement de la “relation” aux autres consiste en un repli sur soi comme source de plaisir, mais aussi (et surtout) de reconnaissance, que l’on ne peut trouver en autrui :

J’aimerais bien me prendre moi-même
Moi-même tout seul dans mes bras
Et me dire tu sais je t’aime
Tu sais au monde je n’ai que toi

Tant D’hommes (Et Quelques Femmes Au Fond De Moi)

La société, cette broyeuse

Miossec (dont la sensibilité à gauche est connue) a travaillé dans les médias et la publicité au sortir de ses études, il développe une vision assez cynique du monde du travail. Loin de la conception hégélienne du travail libérateur, Miossec présente plutôt le monde du travail comme source d’aliénation, de paranoïa. Si la jeunesse est l’heure des illusions, celle de la maturité est celle de l’aigreur et de la mesquinerie.

De l’étudiant que depuis longtemps on n’est plus
On ne pense plus qu’à notre poste
Là où on est prêt à se battre à mains nues
Car on pense au loyer, à la femme et aux gosses
A notre honneur et à tout ce qu’il a fallu
Comme coups bas, comme ripostes
Contre des collègues qui vous tuent

On était tellement de gauche

Une musique pessimiste?

S’il faillait “classer” Miossec dans un courant de philosophie classique, il serait entre les romantiques, pour ses thèmes de prédilection (volonté d’échapper au réel, quête du bonheur) et les pessimistes, pour son traitement de ces mêmes thèmes. De ce point de vue, c’est de Schopenhauer que Miossec est le plus proche : comme le philosophe allemand, il présente la condition humaine comme tragique, balancée entre le vouloir-vivre et la souffrance. Cette antinomie, Christophe Miossec la dépasse dans la musique et l’écriture, mais qu’en est-il de chacun d’entre nous ?

Voici l’album Boire, de loin le plus abouti de Miossec :

Discographie

miossec

Voici la liste complète des oeuvres de Miossec, les 3 premiers (Boire, Baiser, A prendre) restent les plus incisifs et les plus riches.

  • Boire
  • Baiser
  • A prendre
  • Brûle
  • 1964
  • L’Etreinte
  • Finistériens
  • Chansons Ordinaires
  • Ici-Bas, Ici Même
  • Mammifères

Note: cette revue se concentre sur les premiers album du chanteur, lesquels nous semblent fournir le meilleur matériau pour l’analyse.

Julien Josset

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