Une histoire philosophique de l’identité (Tribune de Guillaume Helle)

Il est intéressant de faire une rapide étude historique sur la façon dont l’humanité a compris à travers les siècles la notion d’identité, cela permet de souligner l’importance qu’avait la religion dans la constitution d’une existence stable.

Des Anciens à la Renaissance : une identité dominée par Dieu

En effet, jusqu’aux Modernes, l’homme vivait sous la main de Dieu, son créateur. L’existence ne posait alors pas problème. Il fallait vivre selon les rites de sa religion et accepter le sort qui était le sien. Ce qu’était l’homme, son être, n’était pas non plus problématique. En tant que créature de Dieu, notre origine était connue. Seuls subsistaient les soucis métaphysiques de la théodicée, du péché originel, ou bien encore du Salut – ce qui n’était certes pas rien. Mais c’est avec la philosophie moderne que l’homme a commencé à se démarquer de la coupe de Dieu. Si l’homme est encore la créature de Dieu chez Descartes, il possède néanmoins une liberté qui va le rendre autonome, responsable de lui-même. Et cette liberté va ouvrir l’avenir de l’homme à tous les possibles, en particulier à la construction épistémologique de l’identité. C’est au XVIe et XVIIe siècle que l’on trouve pour la première fois l’utilisation du « je » dans la littérature, avec Montaigne puis Rousseau. Peut-être pouvons comprendre l’urgence avec laquelle Pascal écrivit ses Pensées – dont beaucoup de fragments sont des réponses adressées à Descartes et à Montaigne – en ce sens qu’il fallait reprendre ce que Descartes avait malmené, c’est-à-dire secourir l’homme noyé dans la déréliction et lui faire recouvrir une certaine stabilité dans l’existence. Avec la critique de la scolastique par les Modernes, l’homme est entré dans une phase d’angoisse où la vérité sur son existence n’est plus aussi assurée. Voilà pourquoi Pascal écrit dans la liasse Contrariétés que « l’homme est inconcevable à lui-même sans le secours à la foi ». Il ne s’agit pas pour Pascal de prouver la vérité des Écritures mais seulement de souligner le secours de la foi, quand notre âme toute entière tournée vers les vérités existentiellement absurdes que lui propose la science, est vouée à connaître cette angoisse toute moderne qu’est la déréliction.

La rupture des Lumières : une identité en crise

Ainsi, cette crise de l’identité entamée au début du XVIIe siècle se poursuivit de façon évidente au cours de la Révolution française où l’homme devient citoyen. « Un siècle de distance sépare l’homme d’hier de celui du lendemain » annonça Condorcet en 1792 à propos de 1789. Quittant le système séculaire des castes, le paysan, le noble et le bourgeois se rencontrèrent tous sous la catégorie confuse de citoyen. Aujourd’hui encore le terme de citoyen n’étant pas défini clairement, il est difficile de se reconnaître en tant que citoyen. N’étant plus fils de Dieu, n’étant plus assigné à telle caste qui le définissait alors parfaitement, le « je » semble être aujourd’hui un projet fait à lui-même. La liberté déclarée par l’homme en l’homme lui a, semble-t-il, fait perdre sa tranquillité.

On peut le sentir, le langage et la littérature ont une grande importance dans la découverte de soi. Le poète est celui qui éveille notre conscience au monde. Et par le fait qu’exister signifie être en rapport avec autrui et le monde, le poète nous éveille à nous-même en tant qu’existant-dans-lemonde. Le poète est voyant, il fait l’expérience du monde par « le dérèglement de tous les sens » pour ensuite nous l’exposer. Derrière cette révélation du monde, il y a le spectre de la folie en sous-jacent. Les artistes frôlent la folie lorsqu’ils ne sombrent pas tout à fait dedans. C’est ce qui fera dire à Rimbaud : « Je est un autre ». Or qui, sinon un fou, pourrait dire cela ?

Pour que nous puissions penser l’identité, il faut qu’il y ait quelque chose en nous qui soit immuable auquel nous pourrions nous rattacher pour vérifier que c’est bien toujours nous qui parlons lorsque nous parlons. D’une certaine façon, l’ὑποκείμενον (hypokeimenon) des Grecs permet de nous retrouver au milieu de la mutation constante de notre caractère et de notre apparence. Mais la chose qui permet cet agglomérat d’attributs en un même sujet n’est pas claire. Comment pouvons-nous nous représenter cet ὑποκείμενον ? Il faudrait le rechercher dans l’esprit,dans la raison, ou bien encore dans l’âme qui sont tous ici synonymes. En effet, tous les changements qui sont susceptibles d’affecter notre identité, nous affectent en dedans. Quand l’on se coupe les cheveux notre identité en tant que telle n’est pas modifiée par cette seule transformation physique. Mais en revanche, si l’on se coupe les cheveux nous risquons d’être transformés dans la façon dont l’on va se regarder, et c’est en cela que se couper les cheveux peut affecter notre identité, affectation qui survient par le bas dirons-nous.
Il semble donc que la substance discutée par les Grecs soit en réalité notre raison, la conscience réflexive qui va s’interpréter elle-même et son monde. C’est exactement la démarche de Descartes lorsqu’il présente le Cogito comme capacité de l’homme à s’appréhender lui-même. La pensée ayant la capacité de se penser elle-même, l’homme devient transparent à lui-même. Ainsi le sujet serait en rapport immédiat avec lui-même, et il n’y aurait aucun déterminisme à l’œuvre entre son être et son existence qui le conduirait à être quelqu’un dont il ignorerait les contours. Finalement, le « je » n’est pas un autre, et la rationalisation nous permet de le trouver. Il faut pour cela aller au-delà des apparences.

Le dérèglement de l’identité : le cas de la folie

Quand bien-même le monde tout autour de nous pourrait n’être qu’une illusion, notre pensée
quant à elle ne le pourrait pas, car pour douter de ce qui nous entoure, notre pensée doit exister tout
à fait. En revanche, savoir ce qu’est cette raison, savoir ce qu’est notre identité singulière requiert un
travail plus complexe. Tout au plus la raison prend en charge notre identité, nous définissant alors
comme pure substance pensante. Elle est ce qui permet l’identité, la singularité la plus réduite d’un
sujet, en conséquence de quoi un homme sans raison ne pourrait pas avoir d’identité.
Avec cette surévaluation de la raison, la tentation est grande de placer à distance le monde. Mais surtout, par ce travail de rationalisation, la raison va discuter ce qui est raisonnable de ce qui ne l’est pas et risquer de déborder de son champ de compétence. Typiquement, ce qui n’est pas raisonnable c’est la figure de la folie. Celui qui n’a pas d’identité par le fait de ne pas être raisonnable, c’est le fou. Ainsi, depuis Descartes nous dit Foucault, on ne cherche plus à comprendre la folie mais on cherche à la soigner, la corriger, à la rendre raisonnable. Or, qui désigne-t-on « d’autre » sinon le fou ? Le fou, en tant qu’il n’est pas conforme au schéma de la raison, est placé à distance, il est montré du doigt. On n’imagine pas ne pas être soi, ne pas s’appartenir. Manquer de raison est en somme inhumain car pour être homme il faut posséder une identité, il faut pouvoir dire « je ». Nous pouvons souligner que dire « je est un autre » porte avec évidence une marque de folie. C’est clairement être fou que d’affirmer ne pas être soi, que de se déclarer à soi-même être fou. Comment pourrais-je être un autre que moi ? La raison étant une, nous ne pouvons posséder qu’une seule identité à la fois. Ainsi celui qui voudrait être autre chose que lui-même encourrait le risque de n’être personne, c’est-à-dire d’être tout le monde à la fois, c’est-à-dire d’agir sous la folie ; être fou c’est être partout à la fois, et par le fait qu’être partout signifie n’être nulle part, le fou est absent au monde et à lui-même. La schizophrénie, qui serait l’incarnation de ce double dans l’identité, est précisément comprise comme une pathologie.
Peut-être pouvons-nous désormais préciser la place qu’occupe dans l’histoire des Idées le thème de la folie, raccroché à celui de l’identité qui lui est irrémédiablement associé. Traiter de la folie revient en effet à traiter de l’identité. Ces deux notions semblent fonctionner comme les deux faces de la même pièce. Qu’est-ce qu’un fou sinon quelqu’un qui aurait été dépossédé de son identité. Et quelle est la plus grande marque de conscience de soi sinon l’écart que l’on prend par rapport à la folie ? Toutefois cette bipolarité ne paraît pas convaincante, du moins n’est-elle pas aussi catégorique. On pourrait très bien s’imaginer être fou tout en étant parfaitement un, unique, identique par rapport à soi-même ; au mot près nous devrions dire idiot. Étymologiquement, ἰδιώτης signifie unique, propre à soi. Être idiot, c’est être unique en son genre, être particulier, d’où l’idée commune que l’idiot est forcément différent des autres. D’un sens biologique ce terme s’est échappé vers le champ de la morale. Il serait intéressant de revenir au sens premier, celui signifiant qu’il n’y en a pas deux comme moi, en écartant de notre pensée tout jugement moral.

C’est en ce sens qu’il faut comprendre la phrase de Deleuze disant des philosophes qu’ils n’ont jamais cessé de faire les idiots. Qui sont les philosophes ? Ce sont des hommes qui n’ont jamais rien fait que de discuter d’évidences. En ce sens premier, au sens moral, les philosophes sont alors des idiots. Socrate ne répétait-il pas à l’envie, « ce que je sais, c’est que je ne sais rien » ?

La recherche de l’identité, fin du philosophe

Mais plus fondamentalement, les philosophes sont ces hommes qui tentent de se rapprocher le plus possible de leur singularité. A nouveau Socrate nous enseignait qu’il fallait se connaître soi-même. Depuis, chaque philosophe n’aura eu de cesse de répéter ce même précepte, avec certes des mots et des tournures de phrases différentes, nous précisant toujours un peu davantage les façons de parvenir à faire un avec soi-même. Ainsi donc, en ce sens plus essentiel, en ce sens biologique, les philosophes sont des idiots de se complaire avec frénésie dans leurs particularités, dans leurs particularismes, ce que les hommes communs, c’est-à-dire pressés, refusent de voir ni d’entendre.

Comment donc se retrouver au milieu de ce chaos apparent que représente une existence ? La raison seule n’est pas suffisante pour nous comprendre. Si elle a le mérite de nous certifier notre existence chez Descartes, du moins pour le temps où on la pense, elle n’explique pas le changement permanent dont chaque homme est affecté. Il s’agirait donc de trouver une façon d’expliquer, de raconter une vie, à la manière d’un livre que l’on découvre page après page. La raison, le socle de l’être, serait représentée ici par la couverture du livre, telle notre identité transcendantale pour parler comme Kant, celle qui permet à l’identité de se structurer, mais l’identité effective, celle qui se rencontre au quotidien serait traduisible par les phrases tracées dans ce livre. En conséquence, nous dirons que la littérature, et plus spécifiquement le langage, constituent cette méthode privilégiée pour appréhender le « je ». C’est au XIXe siècle que la psychanalyse se chargera de reprendre cette thématique de la folie pour tenter de la comprendre. Il ne s’agit pas alors de réfuter le Cogito cartésien, mais de le développer.

L’écueil du solipsisme

En premier lieu on peut critiquer la pensée solipsiste conférée par ce dernier. Il faut accepter de se perdre dans les choses pour espérer se trouver. Un homme enfermé en prison ne sera pas le même, ne se pensera pas de la même façon que s’il était attablé en famille autour d’un bon plat. L’identité est traversée par le milieu dans lequel elle se meut, et c’est précisément par le langage que l’homme possède la faculté de se relier aux autres et à son monde. Sans autrui pour l’écouter se raconter, le « je » ne pourrait pas s’interpréter lui-même. Le langage est une porte sur autrui et donc par là-même sur soi-même, aussi large que réduite, car il convient de bien l’utiliser pour ne pas gâter le monde et soi-même de fausses perceptions. Il s’agit d’un outil nécessaire pour s’appréhender mais dont l’utilisation peut se révéler à la fois délicate et dangereuse. Il faut chercher l’apparence des choses au-delà des mots. Nous arrivons à peu près la même conclusion que Descartes, sauf que cette fois on ne fuit pas le monde, mais on veut au contraire tout entier le pénétrer, ceci en se laissant tout entier pénétrer par lui.
La maîtrise du langage est donc une qualité essentielle que l’homme doit acquérir. Or, parmi les hommes se trouvent certaines personnes s’étant rendus maîtresses dans l’art du langage ; ce sont les poètes, les romanciers, les dramaturges, etc. Le rôle de la littérature est essentiel, nous l’avons dit. Son rôle est de nous faire nous émerveiller de la nature bien réelle autour de nous à laquelle nous appartenons, et de nous faire prendre conscience de la fiction sociale qui se joue autour de nous. Il n’est donc pas étonnant que cette citation, « je est un autre », soit celle d’un poète.

Guillaume Helle

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1 Response

  1. Tom says:

    S’il est rare qu’une écriture soit belle et censée, Guillaume a réussi le pari.

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