La philosophie du désir


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Nous publions un texte inédit de Fernand Reymond sur le désir. A la fois psychiatre, psychanalyste, romancier, essayiste et dramaturge, il nous fait replonger dans l’histoire philosophique et psychanalytique du désir, de Platon à Jean-Paul Sartre.

Himéros ou la Philosophie du Désir :

Le Désir est l’élan vital fondamental des humains. C’est le Désir qui les pousse à vivre de l’enfance jusqu’à la mort. C’est le moteur de leurs motivations, c’est le vecteur de leur volonté, c’est ce qui détermine toutes leurs aspirations. Une personne sans aucun Désir témoigne d’une dépression profonde qui menace sa physiologie, sa psychologie, sa sociabilité.

Nous parlerons d’abord d’un mythe grec antique, celui d’Himéros.

Himéros était un beau jeune homme qui fut invité à une grande fête. Le soir la fête battant son plein, le vin coulait à flots. Himéros s’enivrera avec excès, dans son délire alcoolique il jette son dévolu sur une jeune femme qui veut lui résister, alors il la viole, puis sombre dans les bras de Morphée jusqu’au lendemain matin. En se réveillant, une fois dégrisé, il apprend le scandale dont il fut l’instigateur. En effet la veille, il a violé sa propre sœur. Fou de désespoir, il court sur la falaise qui domine de hautes gorges et se suicide en se jetant dans l’abime. Zeus ému de cet acte, le ressuscite et le rend  immortel en en faisant le Dieu du Désir.

Définition du Désir :

Le Désir est défini par le dictionnaire comme prise de conscience de l’attirance vers un objet réel ou imaginaire.

Quel est le but du Désir?

  • Selon Platon c’est de combler un manque à être.
  • Selon Epicure c’est d’obtenir le plaisir, c’est un hédonisme.
  • Selon Spinoza c’est d’accéder à la joie qui dépasse le simple plaisir.
  • Selon Freud c’est de satisfaire une pulsion libidinale.
  • Selon Lacan c’est pour combler un manque, s’émanciper du Besoin, et se faire reconnaître par l’autre.

Le manque à être selon Platon :

Dans le Banquet, le fameux dialogue de Platon, celui ci développe que les mortels recherchent ce qu’ils n’ont pas, ce qui leur manque pour être complet. Il prend l’exemple du Mythe des androgynes primordiaux raconté par Aristophane :

Les premiers humains étaient selon Aristophane, des frères siamois ou des sœurs siamoises ou des androgynes siamois, ils étaient doubles et accédaient à une telle volupté qu’ils en oubliaient de rendre le culte aux dieux et voulaient même rivaliser avec eux. Alors, Zeus courroucé décida de le scinder en deux, il pratiqua l’opération chirurgicale de séparation des siamois. Depuis les humains recherchent leur double, l’homme ou la femme dont ils ont été séparés par Zeus.

Socrate, lui de son côté explique ce que lui a enseigné Diotime, la grande prêtresse de Mantinée concernant le Désir : Les humains de par leur statut de mortel ont un manque à être qu’ils veulent combler par un objet. Ce sera d’abord, le Désir des beaux corps et donc la sexualité, puis devenant plus sages ils aspireront à l’acquisition des vertus, et le savoir des idées célestes, ils voudront se rendre immortels par la création dans l’art et dans la philosophie.

L’hédonisme selon Epicure :

Le désir selon Epicure c’est la quête de plaisir. Mais pour lui il faut distinguer les plaisirs nécessaires et les plaisirs superflus. L’hédonisme selon lui doit chercher à ne satisfaire que les plaisirs nécessaires et cela de façon sobre et surtout bien se garder de satisfaire les plaisirs superflus qui ne peuvent que pervertir l’homme. De plus, Epicure défendait la thèse de l’ontologie atomiste de Démocrite, selon laquelle tous les êtres sont composés de particules élémentaires insécables, en grec atomes. Les êtes ainsi constitués s’échangent des atomes aussi. Selon que les atomes échangés sont attractifs ou répulsifs, il en résulte l’amour ou la haine.

C’est la fameuse explication des atomes crochus.

La recherche de la Joie selon Spinoza :

L’essence de l’homme est le Désir, en quoi réside le fondement de l’éthique. Libéré de toute transcendance, de toute fantasmagorie et de tout moralisme ascétique, l’homme libre reconnaît dans le Désir un “effort pour persévérer dans l’être”, un dynamisme, une “puissance d’exister”.

Quand cette puissance est affirmée naît la joie : elle est accroissement de notre être et donc accomplissement du Désir en ses diverses expressions, les “affects”. Le Désir n’est pas une quête de l’impossible ni un manque indépassable, mais un dynamisme qui est la source de ses propres valeurs et qui peut accéder à la plénitude, c’est-à-dire à la satisfaction. C’est pourquoi l’éthique est la définition et la recherche de ce “vrai bien” qu’est “la permanence d’une joie souveraine et parfaite”. La voie qui y conduit passe par la critique des obstacles intérieurs et extérieurs, c’est-à dire de toutes les formes de la “servitude” : passions (désirs passifs et non pas désirs en tant que tels), “superstition religieuse”, imagination, autoritarisme politique.

Cette éthique de la joie n’est pas un ascétisme. La joie est l’ensemble des jouissances du corps et de l’esprit lorsqu’elles sont “adéquates”, à savoir autonomes et réellement expressives de l’essence de chaque individu : plaisirs, joies esthétiques, souci du cadre de vie, exercices physiques, connaissance réflexive de la Nature et de l’homme. A la différence de l’idéalisme dualiste, ce n’est donc pas le Désir qui, pour Spinoza, est source de servitude (d’”aliénation”), c’est la passion. Celle-ci n’est qu’un désir rendu passif par l’ignorance de la Nature et par l’ignorance de soi, c’est-à-dire des associations imaginaires qui nourrissent trop souvent l’affectivité. La joie (appelée “béatitude” lorsqu’elle est constante et parfaite) est donc l’accomplissement véritable du Désir, tel qu’il est saisi par la “connaissance réflexive”.

Le Désir selon Sigmund Freud :

Pour Freud le but du Désir c’est la satisfaction de la libido, c’est la réalisation des phantasmes inconscients. D’abord la libido, elle s’exprime à travers les pulsions libidinales, orale, anale, scopique, puis génitale. Ses pulsions génitales sont en quête d’un objet qui leur manque. La pulsion orale est quête du sein maternel, la pulsion anale de l’étron, puis la pulsion génitale du sexe opposé. Toutes ses pulsions partielles sont ensuite à la sortie du Complexe d’Oedipe et de sa castration symbolique par l’interdit de l’inceste, sont en quête du phallus qui leur manque. Cette conception phallocentrique est contestée par les féministes.

Donc selon Freud, l’homme et la femme ont pour objet du Désir, un objet symbolique qu’est le Phallus, symbole du pouvoir, de la domination de l’autre. Pour Freud la problématique du Désir c’est d’avoir ou d’être le Phallus. Les femmes cherchent le plus souvent à être le Phallus de leur partenaire et les hommes sont en quête d’avoir le Phallus.

Le Désir selon Lacan :

Pour Lacan suivant la thèse de Platon, l’humain a de par son statut de mortel un manque à être, il est en quête d’un objet que Lacan appelle l’objet petit a. Le sujet du Désir est coupé de cet objet petit a, à sa sortie du Complexe d’Oedipe, après la castration symbolique il est en quête du Phallus. Mais de plus selon Lacan, l’humain s’émancipe du Besoin qui est le lot de la gent animale, il s’émancipe du besoin en le sublimant pour se mettre en quête d’un idéal, en quête des étoiles, il garde les pieds sur terre mais regarde les étoiles. Selon Lacan le sujet par son Désir s’émancipe du Besoin. Par son Désir, il cherche à a se faire reconnaître par l’autre de son Désir. Pour Lacan, le Désir c’est le désir de l’autre. Le Désir s’instaure par identification au Désir de l’autre, de l’autre qui l’a amené à la parole et au langage. Selon lui, la structure de personnalité la plus équilibrée c’est la structure hystérique et le désir de l’hystérique c’est le Désir de l’autre, d’où la grande plasticité des hystériques très influençables qui se soumettent à la mode et suivent la mode comme des moutons de Panurge.

Quel est le moteur du désir ?

Le moteur du Désir est variable selon les différents auteurs, ce sera la créativité selon Platon, la Loi et le Désir sont liés d’après Freud, la transgression de l’interdit selon Georges Bataille, les Machines désirantes d’après Deleuze et Guattari, la volonté de savoir selon Michel Foucauld.

Platon et la créativité:

Dans «  Le Banquet » Platon fait dire à Socrate ce qu’il a appris de Diotime de Mantinée, la grande prêtresse concernant l’amour et le Désir. D’après elle, de part son statut de mortel, l’humain aspire à l’éternité, pour se rendre immortel il se perpétue via sa descendance, sa progéniture, ou par sa créativité artistique ou littéraire, ainsi Homère par delà les siècles s’est perpétué dans le souvenir des grecs, comme Hésiode, Thalès de Milet, Héraclite d’Ephèse, Parménide ou Démocrite, comme Phidias le sculpteur et les sages instaurateurs de la démocratie Solon ou Périclès.

La Loi et le Désir liés selon Freud:

Dans un premier temps chez l’enfant les pulsions partielles libidinales sont autonomes et se satisfont en dehors de la Loi de l’interdit de l’inceste et cela jusqu’à la sortie du Complexe d’Oedipe qui se résout par la castration symbolique au nom du père de la Loi, du père symbolique. Dès ce moment les pulsions se mettent sous la tutelle du Phallus symbolique et s’établit le Désir qui vise à sublimer les pulsions dans la quête d’un idéal du Moi dont les racines sont inconscientes. Donc le Désir du sujet mature est lié à la Loi de l’interdit de l’inceste.

La transgression de l’interdit selon Georges Bataille:

Dans son essai «  L’érotisme » Georges Bataille définit l’Eros comme la quête de la transgression des interdits pour que l’homme puisse s’identifier à un dieu en marge des interdits et de la Loi. Le Sacré chez l’humain a un statut d’extraterritorialité, le Sacré est en marge des lois des mortels, il touche au divin qui s’émancipe du profane. Il y a dans l’érotisme selon Bataille un caractère sacré, où les mortels frisent avec l’immortalité. Le polythéisme du paganisme grec antique illustre mieux que les monothéismes les aspirations d’Eros et d’Himéros, Zeus et Aphrodite ont une vie faite de frasques érotiques qui sont anthropomorphiques et illustrent bien les aspirations du Désir et des Phantasmes inconscients des humains.

Les machines désirantes de Deleuze et Guattari:

Dans leur fameux essai «  L’anti Oedipe » Gilles Deleuze et Félix Guattari créent un nouveau concept philosophique pour théoriser le Désir, ce sont «  Les machines désirantes » D’après eux deux, le Désir n’est pas un théâtre où se jouent des scènes, des pièces, mais le Désir est une usine où s’activent des machines désirantes. Cette conception du Désir du genre cybernétique, qui fait de nous des machines binaires dilapidant notre énergie débordante, et une thèse où la cause du Désir n’est pas un manque à être, mais au contraire un excès, une pléthore d’énergie qui dissipe de façon thermodynamique. Cette thèse est motivée par le fait que selon Deleuze et Guattari, le Complexe d’Oedipe freudien est un formatage de la bourgeoisie capitaliste qui vise à maintenir le patriarcat et la transmission des héritages capitalistes. Ces deux auteurs proposent une thèse libertaire du Désir, mais qui fait de nous des machines sans âmes, c’est une thèse hyper-matérialiste sans aucun idéalisme qui remet en question les fondements même de l’Humanisme. Nous ne cautionnerons pas du tout cette thèse qui est bien en rapport avec les thèses scientistes de la neurobiologie de la Psyché, qui fait de notre Esprit rien d’autre que des réactions chimiques entre les catécholamines, acétylcholine et adrénaline qui permet la transmission synaptique de nos neurones cérébraux.

EROS ET HIMEROS

On parle toujours d’Eros, l’amour, mais rarement d’Himéros, le désir. Himéros est le compagnon d’Eros mais leurs projets ne se recoupent que rarement, les logiques de l’amour et du désir n’étant pas toujours parallèles.

L’amour, Eros est fils de Pénia, une mendiante sans domicile fixe, qui s’est fait engrosser par Poros, ivre le jour de la fête organisée par Zeus en l’honneur de la naissance d’Aphrodite. Eros a hérité de sa mère impécunieuse la précarité, et c’est peu de dire que l’amour est précaire, fragile, qu’il ne tient qu’à un fil, qu’il s’attache à un trait, un trait de l’objet qui résonne dans le cœur de l’amant comme la réminiscence de l’objet perdu que le sujet croit retrouver dans l’autre La flèche de Cupidon c’est la reconnaissance de ce trait par l’amant dans son objet d’amour, ce trait qui le fascine par son magnétisme ; trait morphologique, trait de caractère qu’il découvre dans l’autre comme le signe de reconnaissance de son objet idéal interne, qu’il trouve dans la réalité externe, et auquel il veut désespérément s’attacher ; mais ce trait, cet objet partiel et fugace, changeant, capricieux, volatile, ne maintient la brillance de son leurre que le temps éphémère de l’idylle, pour ensuite se dissiper dès que l’illusion cesse dans le choc du fantasme sur le roc de la réalité.

Aimer, selon Lacan, c’est «  donner quelque chose que l’on a pas, à quelqu’un qui n’en veut pas.  » Cet aphorisme pessimiste et néanmoins réaliste, rend compte de la précarité de l’amour dans ce qu’il a d’illusoire, son arrimage au fantasme, à l’imago de l’objet de la pulsion, miroir aux alouettes qui ne trouve jamais son adéquation dans la réalité de l’autre toujours autre, ni tout à fait le même ni tout à fait autre, comme disait le poète.

L’objet idéal est interne et ne trouve jamais sa réplique dans la réalité externe, d’où ces jeux de l’amour et du hasard, où les sujets s’efforcent de paraître comme conformes à la figure de l’objet idéal interne du partenaire dans le processus de la séduction, une parade amoureuse où les protagonistes font briller le simulacre, la pâle réplique, l’ersatz, le succédané, le trait du corps ou de l’âme qui est en eux et fascine l’autre par sa ressemblance avec l’objet interne idéalisé. Cette mascarade de l’amour, dont les artifices sont factices, est un théâtre où les acteurs maintiennent plus ou moins l’illusion de la réalité du fantasme, d’où la durée plus ou moins longue du succès de la pièce.

Himéros, le désir est plus subtil, son objet est moins éphémère, il joue sur le long terme, sa logique est implacable ; elle conditionne le destin du sujet écrit sur le grand rouleau de son inconscient, dont l’existence diachronique et synchronique obéit au moteur, à l’automation de la compulsion de répétition. Le projet du désir s’inscrit dans un déterminisme historique marqué par les traumas de l’enfance et les vœux des fées qui se sont penchées sur le berceau de l’infant, ces fées n’étant autres que les parents, les grand – parents, les tuteurs, les parrains et les marraines.

Dès l’arrivée du nouveau né dans le sein de la famille, l’inconscient des parents lui a déjà fait une place mythique dans l’histoire de la famille, histoire réelle ou fantasmatique. Cette place est assortie d’un répertoire dramaturgique auquel l’enfant, l’adolescent puis plus tard l’adulte sera fidèle et décidera de ses choix, sous couvert d’un libre arbitre illusoire, et conditionneront ses répétitions tel l’acteur d’une pièce à succès rejouant la deux centième et jusqu’à la énième représentation dans son drame intérieur, et cela jusqu’à la mort qui clôturera sa carrière dramatique.

Le désir est le socle de la statue de l’amour, en même temps que le souffleur du texte du théâtre de l’acteur garant de la légitimité du texte singulier gardant la marque de ses auteurs, les géniteurs, selon LacanLe désir de l’hystérique, c’est d’avoir un désir insatisfait, afin d’être assuré de ne point manquer du manque à être qui sert de moteur à l’existence dans son cycle ininterrompu des répétitions

Le scénario ainsi se répète tout au long de la vie avec une insistance lancinante, tel un Boléro de Ravel rythmant de façon implacable la chorégraphie de l’hystérique programmée comme un rituel liturgique par les prêtres d’Himéros. Cette conception de l’existence en fonction d’une essence surdéterminée par l’histoire singulière de chaque individu, est en rupture avec toutes les philosophies de la liberté dont Jean-Paul Sartre s’était fait le champion, lui dont l’existence trouve sa source non dans une hypothétique liberté mais plutôt dans le scénario familial dont il a donné tous les détails dans son livre “Les mots”, roman autobiographique qui précise majestueusement les conditions spécifiques de sa filiation et de son éducation déterminantes de son destin.

Fernand Reymond

8 Responses

  1. cours sur le désir says:

    Rien sur Nietzsche ? sur Kierkegaard ? on voit que le texte a été écrit par un psychanalyste …

  2. marc says:

    <Merci pout cette belle analyse sur le désir.
    Manque peut-être un développement sur le rapport désir/consommation, comme l'a bien vu Baudrillard dans la Société de Consommation

  3. rlie says:

    merci merci ce fut très chouette!

  4. Anonymous says:

    il y a des fautes d’orthographe.

  5. Sylvain Foulquier says:

    Le désir est par définition infini et vouloir le définir me semble à la fois illusoire et présomptueux. Au risque d’en choquer certains, ni Platon, ni Freud, ni Lacan, ni Sartre, ni même Nietzsche n’avaient l’envergure nécessaire pour écrire sur le désir, la sexualité ou l’amour. Seuls les poètes et quelques grands romanciers peuvent avoir une telle prétention. Là où la philosophie devient impuissante à nommer les choses, la supériorité du langage poétique éclate au grand jour.

  6. Sylvain Foulquier says:

    La passion source de servitude d’après Spinoza ? Consternant. C’est au contraire la passion qui permet d’accéder à une véritable émancipation et au bonheur. Un être incapable d’éprouver la passion est à mes yeux sans intérêt (même s’il est considéré comme un “grand philosophe”).

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